Pandolfo et Risbjerg, les raconteurs de mots et d’images

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Skarabæernes konge/ éditions Cobolt – Danemark

50 nuances de noir et de blanc à l’heure du conte.

Conte : n.m « Le conte est un récit court (en prose ou en vers), un récit de faits qui pose un regard sur la réalité par le biais du merveilleux ou du fantastique ».

Les romans graphiques d’Anne-Caroline Pandolfo et de Terkel Risbjerg sont des récits dont le texte et les images vous emportent dans des mondes merveilleux et cruels, vous envolent loin de la réalité, au cœur du monde.

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Je voulais faire genre « c’était bien mais voilà », alors qu’en me replongeant dedans, je me rends compte que c’est déjà tellement mieux que bien…

Pour moi, ça a commencé avec le Roi des Scarabées. J’avais lu et aimé Minne, et l’Astragale. Je les avais présenté en comité de lecture. C’était beau, et c’était bien. C’était un peu étrange, déjà, mystérieux. La couverture de l’Astragale m’avait séduite. Le gros plan sur le visage d’Anne, sa cigarette racoleuse et insolente au bec, éclairée par le phare de la moto de Julien, qui apparaît en négatif, double d’Anne sur la pellicule. J’ai tout aimé du reste, le scénario, l’adaptation, et bien sûr, le dessin. Les jeux de clair-obscur, d’ombres, de lumière, la maîtrise du noir et du blanc. Ça m’avait déjà beaucoup plu. Voilà. Fin de l’histoire.

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Au douzième coup de minuit, le charme sera rompu. #non.

Et puis un jour. BAM. Sur mon bureau : Le Roi des Scarabées. Ma sœur vient de rentrer chez elle, au Danemark, mes yeux sont régulièrement rempli de larmes parce qu’elle me manque. Et voilà qu’il est là, devant mes yeux. L’album de l’année (depuis 2 ans). Avec une histoire. Qui se passe. Au Danemark. Coïncidence ? Je ne crois pas.

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L’univers est rarement si paresseux.

Je ne le sais pas encore, mais ce n’est pas un livre que j’ouvre, c’est un univers dans lequel je rentre. Car Pandolfo et Risbjerg (j’aime cette façon dont on parle des auteurs de BD, par leur nom de famille, cette distance entre eux et nous, les simples humains, alors qu’eux, sans prénom, sont de fantastiques créatures ) sont des conteurs. De ceux qui se mettent au coin du feu avec vous, quand il neige dehors et que la nuit tombe tôt, que les mains sont chauffées par le contact avec le bol dans lequel fume un bon chocolat, et que les chaussettes en laine vous moutmoutent les orteils. De ceux qui vous transportent ailleurs par la simple force des mots et des images.

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ed. Sarbacanne, 2014

Le personnage principal, Aksel, naît dans une famille bourgeoise dans le Danemark de la fin du XIXe siècle, il est l’enfant prodige, amoureux d’une nature romantique, élevé dans un monde dans lequel les légendes, les mythes et les créatures fantastiques font partie intégrante de la réalité. Il est hyper-sensible, rêveur et vulnérable, de ce bois dont on fabrique les meilleurs poètes, ceux qui, seuls capables de nous faire part de la cruauté et de la beauté du monde, sont tout entier voués à leur art. Sûr de son talent, Aksel part à Copenhague pour se faire une place sous le frais soleil danois. Les rencontres, les femmes, l’alcool, les chutes ; la réalité n’est jamais à la hauteur du poète, qui va se créer un monde imaginaire, dans lequel il va finir par s’enfermer.

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Le Roi des Scarabées – A.C. Pandolfo et T. Risbjerg. Ed. Sarbacanne, 2014

Le dessin de Terkel Risbjerg est incroyable. Au risque de faire des raccourcis un peu rapides (Danemark = Finlande = Moumines, ma soeur Sofie détesterai ce genre de raccourcis), il y a quelque chose de Tove Jansson, dans les nez surtout, et dans ce noir et ce blanc et dans l’univers qui est installé. Cet univers rempli de magie, rempli de nature et d’insectes, de poésie aussi verte et puissante que la nature scandinave. Le trait est gracieux, et léger, il vole et est tout indépendant de la page sur lequel il est posé.

Le visage des personnages est toujours transpercé par leur regard, par où passe l’expression ; ces visages qui n’ont souvent pas de bouche sont puissants par le regard.

Le noir et le blanc donnent une dimension encore plus féérique à l’œuvre, dans le dessin, tout n’est qu’ombre ou lumière, sombre ou clair, froid comme la neige, seul comme la nuit, brillant comme la pleine lune, mouillé comme l’eau profonde. Dans le texte la nuance, l »histoire, le conte, l’exotisme froid des prénoms Søren, Fredrik, Aksel, Rebekka. Dans les deux, la magie et la poésie.

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Skarabæernes konge/ editions Cobolt – Danemark

Je ne suis pas une experte en dessin, et, bien que je réussisse moi-même plutôt bien les soleils à lunettes (noir et blanc ou couleur, comme vous voulez), je ne peux pas vous parler de technique, du choix des matières, des matériaux, des outils. Je peux juste vous parler de ce que j’y vois. Et de ce qui m’appartient. Qui me renvoie à ce Danemark que je connais un peu, mais que j’aime beaucoup, que je fantasme, que je lis. Ce qui est drôle (étonnant plutôt), c’est la concordance des temps. Ce livre qui arrive juste au moment ou ma sœur part, ou je prévois d’aller la voir (il faudra en fait 2 ans avant que je ne retourne au Danemark), où j’en parle à une bénévole danoise (coucou Ulla !) qui me raconte que sa mère faisait partie de ce qu’elle appelle « la cour » de la baronne Karen Blixen, cette femme étonnante et envoutante, que j’ai cru retrouver dans le livre en la personne de Rebekka.

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il neige à l’envers. étonnant.

Bref. Tout ça pour dire que ce livre ne m’a pas quitté depuis. Et que mon histoire d’amour avec Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg a commencée ce jour-là.

Depuis, ils ont sorti deux autres bandes dessinées, La Lionne, toujours chez Sarbacanne, un portrait littéralement magique et ensorcelant de Karen Blixen, qui d’ailleurs partage avec Aksel un nombre certain de points communs, dans la solitude, la vie intérieure, l’amour de la nature et des contes, et Perceval, parut cette année chez Le Lombard.

Perceval éclate la page et joue avec les codes médiévaux de la légende arthurienne, les couleurs sont chatoyantes et rappellent les tapisseries qui couvrent les murs de nos châteaux-fort, premières versions illustrées des contes et des légendes qui régissent les lois de l’Histoire. Je dois quand même avouer que, même si j’ai beaucoup aimé Perceval, que j’ai lu hier, je le trouve un peu moins abouti que les autres ; peut-être les couleurs manquent-elle un peu de nuance et de douceur ? Peut-être la fin est-elle un peu trop ouverte ?

Malgré tout, La Lionne et Perceval vibrent toujours, mettant à nu la beauté, l’innocence, la cruauté et la poésie du monde.

Conte : n.m « Le conte est un récit court (en prose ou en vers), un récit de faits qui pose un regard sur la réalité par le biais du merveilleux ou du fantastique ».  Voilà, c’est bien ce que je disais. Pandolfo et Risbjerg sont des conteurs et leur œuvre une invitation à garder les yeux ouvert à la magie.

 

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