L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur vs Dans la forêt sombre et mystérieuse… un article qui parle de peur…

Aujourd’hui, c’est mercredi, et le mercredi, quand on n’a pas eu le temps de faire la chronique du jour, c’est jour de recyclage. En l’occurrence, je recycle deux critiques que j’ai passé pas mal de temps à écrire pour le Fameux Comité BD du samedi du Grand Pré en Bulle -le comité à forte valeur ajouté. Du coup, je me suis dit que ce serait un petit peu dommage de perdre ce travail, alors qu’on rentre pile poil dans les critères du blog. Chui maline comme fille.

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Bravo moi.

Je suis  même tellement maline que je me suis dit que ça pourrait être intéressant de faire un parallèle entre ces deux BD qui parlent peu ou proue de la même chose. La Peur.

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Prend garde à toi, lecteur. On n’est pas là pour rigoler.

On commence donc par parler de L’Épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur, de Séverine Gauthier (à qui on doit notamment le très merveilleux L’Homme Montagne, chez Delcourt) et Clément Lefèvre, publié chez Soleil, dans la collection Métamorphose.

On suit les tribulations d’Épiphanie Frayeur, une petite fille de huit ans et demi qui a peur de son ombre. Et cette ombre, effrayante, puissante, la suit partout, l’empêche d’avancer, elle.

Quand j’étais petite j’étais hyper anxieuse (ça va mieux, merci), et j’aurais vraiment adoré avoir un livre comme celui-ci. On est dans le mieux que le livre-médicament (je triple HAIS cette expression), parce qu’on ouvre vraiment sur l’imaginaire pour trouver une solution, même si la fin est une chouille médicamenteuse, justement.

J’ai vraiment beaucoup aimé le récit, à la sauce Chihiro au pays des merveilles, le graphisme, l’ambiance… c’est à la fois doux, poétique et angoissant, effrayant. Je trouve que le texte et l’image collent très bien ensemble et s’enrichissent mutuellement… Et ces 1re phrases là :

Voici Epiphanie, elle a 8 ans et demi. Et voici sa peur, elle a 8 ans aussi. En 8 ans, Epiphanie a peu grandit, sa peur oui.

Bam, ça t’installe direct bien ou bien dans l’ambiance, tu sais ou tu vas, et tu y vas. C’est clair, lisible, on sens que derrière l’absence de sens, il y en a un (spécial dédicass’ au Winschluss), et puis les différentes références, à Miyazaki, à Alice, au Magicien d’Oz, donnent une belle cohésion au livre, tout en l’inscrivant dans la droite lignée des récits initiatiques classiques (AhA, ça c’est d’la phrase de critique Télérama eingh !).

Bon, et donc on a parlé de cette chouette BD au comité, il a quand même plutôt plu, dans l’ensemble, même si je suis la seule à avoir vu une analogie entre les deux albums, mais j’y reviendrai plus bas. La principale critique a été le côté consensuel de l’album, qui, on ne peut pas le nier, reste très sage et un peu didactique.

Par exemple, à la fin (attention, je spoile), Épiphanie fini par apprivoiser sa peur, qui, du coup, n’est plus aussi terrifiante. Une jeune fille qui n’a plus peur de sa peur, c’est quand même beaucoup moins profond et recherché qu’une Hipollène qui n’a plus peur d’elle même, dans MON livre préféré du monde jusqu’au ciel, vous l’aurez reconnu, le fabuleux L’Arbre sans fin, du Racontécriteur d’Histoirêveuses Claude Ponti.

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keskej te disaî… C’est philo einh! et faut vraiment être un enfant pour capter la subtilité. parce que ça fait un bail que la plupart des adultes ont baissé les bras face à leur peur d’eux-même.

 

Et comme je faisais la spéciale dédicass’ à la Forêt sombre et mystérieuse, publiée elle chez Gallimard jeunesse, je me rend compte que quand même, à priori, chui carrément une fifille qui préfère les trucs jolijolimignon aux crapauds lubriques et gras qui fument et puent manifestement.

Mais passons.

Je disais donc que je suis bien la seule de ce comité à avoir trouvéun lien entre les deux bandes-dessinées (hormis celui du récit initiatique, qui est évident), car, pour mes camarades, il y avait une objection majeure. Le héros de Winschluss n’a pas peur.

slap
#ébim

Un point pour eux. Mais moi, j’ai eu peur. A sa place. Et ça compte.

La peur est un thème récurrent de la littérature jeunesse. Je pense (mais je vous reparlerai de tout ça lorsque j’aurai terminé le MOOC sur L’Histoire de la Littérature jeunesse qui commence en mars prochain…Vivement…) que c’est même l’un des premiers thèmes traité, par les contes par exemple. Et pourquoi ? Parce que la peur est un excellent moyen de persuasion, et donc, d’éducation (une certaine forme d’éducation, on est d’accord, mais on peut pas tout à fait dire le modèle est complètement dépassé donc euh…). Si tu n’es pas sage, on te file à l’ogre ! Si tu traînes avec des gens chelous dans la forêt, tu vas voir, le loup, ce qu’il te fait !

Ensuite, le motif évolue, évidemment, et on passe du pur avertissement au message qui fait grandir : oui, tu vas devoir traverser beaucoup de trucs effrayants, mais tu vas voir à la fin, ça en vaut la peine. Et plus la littérature pour la jeunesse évolue et gagne en profondeur, plus le thème se développe et gagne, lui aussi, en profondeur. On fini par se rendre compte que les enfants sont des personnes, des personnes complexes qui plus est, et qu’on peut leur parler de choses graves, et que la peur n’est pas qu’un instrument de chantage. La peur fait grandir, et la peur en littérature (après j’arrête, parce que je peux en parler des HEURES) a cet avantage (dont j’ai déjà parler) de pouvoir expérimenter une réalité sans avoir à craindre des conséquences dans la vraie vie. On peut, de fait, dans les livres, les films, vivre des choses extrêmement terrifiantes pour se faire plaisir, expérimenter des situations horriblement horrible et grandir, sans qu’il n’y ait aucun retentissement IRL (enfin, normalement. Après, si t’as lu Jumanji, tu sais…). Merci le Laboratoire la pensée et merci Paul Ricoeur.

Donc, le personnage de Winschluss n’a pas peur. Mais moi oui. Parce que l’album est effrayant : le titre, d’abord : Dans la forêt sombre et mystérieuse. Pas Paul va au supermarché avec Mamie ou Les jolis lémuriens sont très heureux d’être enfermés du Zoo. Non. Une forêt, qui est sombre, et mystérieuse. Je veux dire, souvent, ça se passe mal là-dedans : Blanche-Neige, le Petit Chaperon, Boucle d’or,  Le Petit Poucet (quotat masculin), Mérida…on a connu plus joyeux dans le genre.

Ensuite, le topo. Un gamin est oublié par ses parents sur une aire d’autoroute alors qu’ils se rendent chez la mère-grand. Il décide d’y aller par ses propres moyens en traversant une grande forêt dans laquelle il rencontrera tout un tas de personnages plus ou moins ragoutants. J’ai pas besoin de te faire un dessin, le fantasme de l’enfant abandonné, la forêt à traverser, les rencontres troublantes…pas besoin d’être Freud.

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Enfin, l’ambiance. L’auteur, et c’est tout à son honneur, garde son style habituel : on a un dessin qui n’est pas là pour être beau, mais qui exacerbe les expressions des protagonistes. Les couleurs sont criardes, flashy, le style crayonné donne un effet brouillon, dessin d’enfant qui nous embarque dans la forêt en deux coups de crayons à pot. On est avec Angelo, et s’il n’a pas si peur que ça, c’est juste qu’il est ce nous courageux qu’on aimerait tous être.

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alllééé, il a pas peur là ? il dit iiiiiiii ça veut dire qu’il a peur

Dans la forêt sombre et mystérieuse m’a d’abord laissé tout à fait perplexe. Mais peut-être que c’est parce que je suis déjà trop vieille, malgré toutes les précautions que je prends. Je pense qu’enfant, j’aurai adoré détester ce livre, d’abord parce qu’on a l’impression de lire quelque chose qui ne nous n’est pas destiné, et cette transgression est tout à fait jouissive. Deuxièmement parce que la fin, et la je ne spoile rien, en vaut la chandelle ; et, contrairement à L’Effroyable peur d’Epiphanie Frayeur, le côté absolument non-consensuel permet je pense, de donner plusieurs angles de lectures possibles, suivant ce que chacun veut y mettre, y trouver.

Il ne s’agira pas, ici, de comparer les deux albums, mais de les mettre en regard l’un et l’autre, de voir comment on peut traiter un même sujet de façons complètement différentes. Les deux partagent beaucoup de ressemblances : thématique, quel que soit le point de vu adopté (peur du personnage ou peur du lecteur), la reprise de codes classiques (les références à Alice au Pays des merveilles notamment, dans les deux cas) et les renvois aux contes traditionnels et à leurs rouages, ancrés dans notre imaginaire… autant de points communs qui donnent pourtant deux ouvrages à l’opposé l’un de l’autre.

Je serai, de fait, incapable de dire lequel j’ai préféré, ni lequel il faut avoir ou pas. Je pense que les deux se complètent, qu’ils visent des moments et des besoins différents. Et c’est chouette, parce que ça va permettre à votre libraire de vendre deux fois plus d’exemplaires.

Mais par pitié. Laissez les enfants avoir peur s’ils le veulent. J’ai toujours fait des cauchemars, je suis hyper sensible, Casper le petit fantôme me renvoyait à des abîmes philosophiques sur la vie après la mort, et je ne dormais pas pendant plusieurs jours après avoir vu L’Histoire sans fin. Je détestais avoir peur. C’est pour ça que je lisais Sherlock Holmes et Agatha Christie et que j’ai vu/lu 8 000 fois L’Histoire sans fin et Casper. Et que je n’ai jamais regardé de film d’horreur. Parce qu’avoir peur permet de se confronter à ses limites et de savoir jusqu’où on peut aller.

fais-moi-peur
allé, à bientôt

 

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