Lettres d’un mauvais élève / Gaia Guasti- Thierry Magnier,coll. Petite Poche, 2016

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Petite Poche, la petite collection qui te met une grande claque dans ta page.

Il faut saluer le courage des éditeurs, notamment des éditeurs jeunesse, celui de continuer à croire, malgré tout, que la littérature est utile au monde. Parce que le plus facile, c’est de publier de la daube, qui, je ne comprends ni pourquoi ni comment, marche si bien. Le plus facile, c’est d’offrir aux gens ce qu’ils ont envie de lire, sans prendre le risque de les bousculer, de les choquer, de les faire réfléchir. Le plus facile, c’est de donner du pain et des jeux et de laisser la foule s’en contenter.

Pourtant, il y a ceux qui luttent. Ceux qui publient vaille que vaille des livres qui prennent des risques, des livres qui reviennent des fois entre les mains de parents énervés qui hurlent au scandale que c’est une honte que ça devrait être interdit que bon sang on s’adresse à des enfants quand même et qu’il faudrait faire un petit peu attention et le respect dans tout ça ? C’est vrai ça ? et le respect dans tout ça ? C’est respectueux de prendre un enfant pour un crétin dont la tête est vide ? C’est respectueux de faire un scandale parce qu’il y a de la vraie vie dans des ouvrages qui sont adressé à ceux qui la vivent autant que les adultes, la vraie vie ? et c’est respectueux de parler de cette façon du travail des autres, juste parce qu’ils ne pensent pas comme nous ?

colere
ouuuuhhh, je suis colère je suis colère

Parmi les gens qui croient dur comme fer que les enfants ne sont pas que des gros débiles à qui il ne faut surtout pas dire qu’est-ce qu’il se passe en vrai vu qu’ils sont complètement aveugles et incapables de se poser des questions, il y a une bonne palanqué d’éditeurs chez nous, dont Thierry Magnier, et sa collection Petite Poche. Qui, régulièrement, me remet un petit taquet dans la face, histoire de me rappeler de pas trop m’embourber dans les histoires de dauphins à sauver ou de fifilles qui font de la pâtisserie à paillette pendant que les garçons mènent des enquêtes. Il en faut einh, j’dis pas, moi, j’adorais les livres niais, stupides ou simplistes, quand j’étais enfant. J’aimais bien qu’on me prenne un peu pour une demeurée de temps en temps (j’aime toujours d’ailleurs), c’est reposant. Mais j’aimais aussi me confronter à la vraie vie, la mienne et celle des autres. Petite poche n’existait pas quand j’étais petite, mais j’aurais adoré. Je le sais, vu que je commence à un peu me connaître. J’aimais aussi qu’on me considère comme un humain à part entière et j’aurai adoré qu’on me propose une collection aussi éclectique, avec du drôle, du pas drôle, du romantique, de l’aventure, du conte, du poétique…chaque livre une nouvelle surprise.

magic
it’s magic

Et quelle surprise que le dernier Petite Poche que j’ai lu. Lettres d’un mauvais élève, il s’appelle.

Et du coup, je me suis dit « ah, une histoire de cancre, on va bien se marrer ». ahahaha. Non. On rigole pas. Du tout.

Je me suis posée la question : pourquoi est-ce que j’ai cru que j’allais rire ? Parce que quand même, majoritairement, dans la littérature jeunesse, les cancres sont des enfants rigolos, des clowns. Pour dédramatiser. Et il faut. Sauf qu’au bout d’un moment, ça devient tellement récurrent qu’on fini par faire un raccourcis cancre=clowns. Il comprend rien mais c’est pour rire.

Ou alors cancre=enfant qui n’a pas de chance dans sa vie perso, donc il a une excuse. C’est une autre possibilité.

Gaia Guasti nous propose ici une autre vision du cancre. Bien plus nuancé, bien plus complexe, bien plus en colère. Une vision du cancre qu’on peut s’approprier, car on ne sait pas grand chose de cet enfant. On sait qu’il est en colère, qu’il se sent terriblement nul, qu’il en veut à un tas de personne. On sait que cette colère le rend extrêmement dur et violent, qu’il n’a plus envie de faire de cadeau à personne, parce que personne ne lui en fait, à lui, des cadeaux. Les propos de cet enfant, en tant qu’adulte, nous interrogent, nous renvoient à ce que nous sommes nous, à ce que nous faisons, à comment nous le faisons. En tant qu’enfant, ils permettent de se mettre à sa place, de changer de peau.

Dans ce petit roman, le cancre écrit des lettres, à ses parents, à la déléguée de classe, au principal, à une inconnue, à sa sœur, à sont ancienne maitresse. Il leur hurle en silence son mal être, la violence de la situation, il les accuse, il s’accuse lui-même, il cherche la main tendu sans oser la prendre. Il sait, du haut de sa nullité scolaire, à quel point le monde est dur, à quel point il faut entrer dans la norme pour réussir. Il dit qu’il baisse les bras, et pourtant, à sa façon, il se bat.

Ce roman est beau et ce roman est fort, parce que sous cette colère, il y a un enfant qui grandit et qui cherche à s’en sortir et à protéger ceux qu’il aime. Il est dur parce qu’il nous renvoie à des choses pas très belles, il nous offre une image pas très ragoutante d’un monde où les adultes ont eux aussi abandonné, ou ils ont baissé les bras.

Mais nous, on ne peut pas juger. Parce qu’on connait ça, ce sentiment de se sentir minable. Et puis il y a l’honnêteté du garçon, de l’écriture, des propos. La justesse aussi. Et, heureusement, il y a une lumière. Il y a toujours une lumière, qu’on aperçoit quand enfin on arrive à relever la tête.

Tout ça en 42 pages et en nuance. On applaudit svp.

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travis te comprend et travis t’applaudit. travis aurait bien aimé pouvoir lire des Petite Poche

Voilà, c’est ça, considérer les enfants comme un public aussi important et intelligent que celui des adultes, c’est oser dire des choses pas belles, parler d’à quel point, des fois, la vie, elle est toute pourrie. C’est dire à ces petits êtres qui vont devenir de grands adultes : je te prends au sérieux, je sais que toi aussi, tu voies la même chose que moi, et je sais que des fois, c’est beaucoup trop dur, et qu’il faut qu’on en parle. Il faut que je t’en parle, parce qu’avant j’étais toi, j’ai grandi et j’ai vécu des trucs qui vont peut-être éclairer un peu ton chemin. C’est aussi leur dire, tiens, laisse tes soucis, on se marre un peu. Ou, je sais que quand tu aimes, tu aimes vraiment, alors je vais te parler d’amour. Ou encore, tu te poses des questions, et personne n’ose te répondre, lis moi, je te dirai pourquoi. C’est écrire des choses comme « je suis le fruit pourri de leur amour » (Le fruit de leur amour / Charlotte Moundlic, 2014) ou « j’aurai pu ne pas me casser la tête et écrire conne, ou pétasse, mais les insultes c’est des mots comme les autres, il fait choisir celui qui convient. T’es pas une pétasse Coline, et t’es loin d’être conne. Mais t’es collabo. » (Lettres d’un mauvais élève, Gaia Guasti, 2016)

Et c’est ce que fait Gaia Guasti. Et c’est ce que fait Petite Poche en confiant la rédaction de ces romans à ces auteurs qui parlent vrai : Thomas Scotto, Mickaël Olliver, Mathis, Elisabeth Brami, Charlotte Moundlic, Christophe Léon, Sarah Turoche Dromery et beaucoup d’autres….

Une petite sélection de mes Petites Poche préférés…. (les 10 1er sont mes préférés préférés, les autres mes préférés tout court…)

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15 commentaires sur « Lettres d’un mauvais élève / Gaia Guasti- Thierry Magnier,coll. Petite Poche, 2016 »

  1. Je suis tombée sur le blog via Allez vous faire lire !
    J’ai beaucoup aimé cette Petite Poche et j’adore d’autant plus la critique que tu (vous ?) en fais ! Pour ma part, je l’ai acheté en ayant peur, parce que je suis prof et j’avais peur de recevoir toute cette colère de l’enfant qui n’y arrive pas. Et non. Le ton, l’écriture, les lettres sont justes. Alors il est au fond de ma salle, en attendant ses lecteurs…

    Au plaisir de vous lire prochainement !

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    1. pour être honnête, moi je me suis sentie hyper remise en cause en tant qu’adulte participante au système, et agressée par cette colère, mais c’est important, des fois, et surtout, ça tombe tellement juste que ben, ça plus de bien que de mal….

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      1. Oui bien sûr, mais j’avais peur de retomber sur l’image clichée et parfois justifiée, du prof de merde qui ne comprend rien. Mais tout est en nuance et très juste. Alors oui on participe au système et ça fait chier, mais il y a cette instit, il y a ce gamin qui y croit et du coup je me suis dit qu’on allait y arriver (pendant au moins 5 min). C’est une bonne remise en question.

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  2. je découvre cette collection… et je me rends compte que j’avais déjà lu « Citron, fraise ou chocolat » quand j’étais petite, et que j’avais adoré.
    Ta chronique est magnifique, je crois que je vais m’y mettre 🙂

    Aimé par 1 personne

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