Mon week-end chez Grand-mère / Yann Coridian – L’École des Loisirs, coll. Mouche, 2016

Mon-week-end-chez-grand-mereMa grand-mère à moi, est un gangster.

Non, c’est pas vrai. Ni pour moi ni pour Nathan. Mais je trouvais pas d’intro cool.

Aujourd’hui je vous parle – j’essaie de vous parler- de pourquoi je lis de la littérature jeunesse?

Vaste programme. Allez donc vous faire couler un thé/un café/un bain (attention avec le pc dans l’eau svp*.), vous avez le temps.

Difficile de trouver des critiques de romans jeunesse pour les 6-10 ans. Des résumés oui. Mais peu de critiques. C’est d’ailleurs pour ça, au départ, qu’on a créé Dans ta page ! en visant particulièrement comme public les bibliothécaires qui cherchent des avis sur ces romans, peu visibles et pourtant très demandés, parce que 6-10 ans, c’est justement l’âge juste avant Le Grand Décrochage. Celui qui se passe quand l’Enfant quitte l’école primaire et ses visites régulières à la bibliothèque pour intégrer Le Collège, cette zone de Non-droit de la lecture, de cessation de fréquentation des lieux du livre, d’abrutissement sans pareil qui transforme nos mignonnes têtes blondes en ado à la peau grasse et à l’humeur de… ben d’ado quoi.

ado
tu.te.calmes.

Bon, j’exagère. D’autant que nous, à DTP, on y croit moyen à cette histoire de Grand Décrochage. On croit bien volontiers que ces jeunes trainent moins en bib, qu’ils lisent autre chose que ce qu’on voudrait qu’ils lisent, mais bon, voilà quoi, de là à dire qu’ils ne lisent plus du tout, y’a un pas qu’on refuse de franchir.

Par contre, ça règle pas notre histoire qu’on trouve toujours pas tellement de critiques de romans « jeunesse-jeunesse » sur Internet, et que c’est pas grâce à nous que ça va changer, puisque comme les autres, on vous parle un max de roman pour ado, puisque  comme les autres, on est faibles et grosses lectrices de ce tout ce qui peut nous faire croire que NON ON N’APPROCHE PAS DE LA TRENTAINE TU T’ARRÊTES.

Et pourtant. On en lit des bon romans pour jeunes.

Alors, je sais, on t’a peut-être traumatisé avec cet article où on t’explique l’absence de catégorie « tranche d’âge » (ici), et là, je te parle de 6-10 ans, de jeunes blablabla… tu n’as pas tord. Mais je peux tout expliquer.

Ce qu’on se refuse de faire, c’est de te dire : ce livre est réservé à telle type de personne. Ou : il est accessible à partir de tel âge. On préfère que tu choisisses, quitte à ce que tu te trompes. Il n’empêche qu’à la fois éditorialement et bibliothéconomiquement, on a des publics cibles, à qui on prédestine telle ou telle publication, dans un soucis de marketing, de pédagogie etc. Ce livre fait donc partie de ce que nous appelons localement les « premières lectures ». Et pourtant, si on te le présente ici, c’est que si le format est tout à fait « première lecture » : nombre de page réduit, police d’écriture assez grande, illustrations pleines pages en couleurs, le contenu lui, est largement accessible au plus grand nombre.

ouaiouaiouai
ouai ouai ouai

Je suis en ce very moment même en train de suivre l’excellent MOOC Il était une fois la littérature jeunesse. Le 1er module s’ouvre avec des micro-trottoirs (belges, les trottoirs) pendant lesquels ces questions sont posées : « qu’est ce que la littérature de jeunesse », « à quoi sert[elle] », « peut-on tout dire aux enfants » etc etc. Entre autres réponses qui m’ont plu parlées (je sais pas conjuguer le verbe plaire au passé du plusjonctif), on entend que la littérature jeunesse renvoie à ce qu’on a lu dans sa jeunesse, les premiers livres qu’on a lu, que cela fait écho à des souvenirs d’enfance ; on parle du plaisir de lire, d’imaginaire, de se projeter dans le monde/un autre monde etc etc. Évidement, ces réponses interrogent, à la fois notre rapport à la littérature jeunesse (j’aime d’ailleurs bien l’idée que c’est ce qu’on a lu enfant, plutôt que ce qui est écrit pour les enfants) mais à la littérature tout court. Finalement, ces descriptifs ne s’appliquent-ils pas aussi à la littérature « adulte »?

Je ne vais évidemment pas tenter de répondre à ces questions, mais voilà. D’un coup, en écoutant parler ces personnes, je me suis rendue compte de pourquoi j’aimais tant la littérature jeunesse : parce que j’aime la littérature tout court, pour ce qu’elle me donne en terme de plaisir, en terme d’ouverture sur le(s) monde(s), en terme de possibilité de se projeter, de vivre à la place de. Et pourtant, les livres que je préfère par dessus tout son ceux qui parlent… de rien.

De la vie nature, sans sucre. Mes écrivains préférés sont ceux qui accomplissent ce que je considère comme un exploit intergalactique : vous parler de choses simples avec tellement de beauté, de poésie, de simplicité, que quand vous levez les yeux de votre livre vous vous rendez compte que le paysage devant vous a changé. Il est plus beau, grâce aux mots d’un autre. Ces livres là parlent de rien, ou de choses banales à crever (d’ailleurs, si toi tu essaies de les écrire, ça donne une rédaction de CP…), ils parlent de lieux, de gens, de situations mille fois vue, vécues, et pourtant. Pour moi, les champions du genre (mes champions), ce sont Giono, Thomas Vinau (encore un Thomas… coïncidence?), Proust (j’en passe et des pas mûrs)… ils te parlent de trucs, comme ça, si d’autres t’en parlent, tu t’ennuies à mourir, mais là, t’es happé. Pas de volonté pédagogique derrière (désolée Émile, c’est pas contre toi…), juste toi, leurs mots, et ta vie plus belle.

Bon, j’avoue que j’habite en face de chez Thomas Vinau, et dans la région de Giono par la même occasion, mais ça n’enlève rien à leur écriture, complètement universelle (je n’aurais d’ailleurs de cesse de le répéter, LIS THOMAS VINAU, cet homme là, c’est de la poésie plein les doigts, de la douceur et de la beauté à chaque phrase, de l’humilité et de la simplicité à chaque mot, une madeleine dans une tisane un soir d’automne pluvieux. C’est beau. Très beau) et la beauté de leurs textes (non mais Allo, est-ce qu’il y a un titre au monde plus beau que Que ma joie demeure ? Non.). Et ben on lis rarement ça dans un livre pour enfant. Pourquoi ? Je ne sais pas. Sûrement parce qu’on ne peut pas s’empêcher de vouloir faire un truc palpitant, un truc qui va permettre au gamin de grandir, qui va lui permettre de s’évader ou je sais pas. Pourtant, je suis persuadée que des fois, les enfants aussi ont envie de se poser et de regarder leur vie de tous les jours à travers les yeux d’un autre.

Parenthèse. En fait, ça existe, mais pour les tout-petits. Avec l’extrême inverse : on ne trouve que de ça (Bidule va à la crèche, Machine mange des haricots verts, Truc fais pipi sur le popot), avec rarement une dimension poétique ou même simplement « écrite » (ben quoi, c’est bon, c’est des bébés c’est pââââââââââsss non plus…). Fin de la parenthèse.

Batman-Slapping-Robin
ne redis. plus. jamais.ça.

Dans Mon week-end chez Grand-mère, Yann Coridian s’invite pourtant avec succès sur le créneau « je te parle d’un truc tout bateau, mais je t’en parle hyper bien ». Bon, on va pas s’mentir, on est pas tout à fait du côté poésie. On vous propose pas un Giono pour marmots (on pourrait, on vous parlerait de Mélanie Rutten. D’ailleurs on vous en parlera sûrement bientôt tient). Plutôt du côté qui fait rigoler les mouettes. Mais il les fait vachement bien rire.

Mon-week-end-chez-grand-mere

C’est donc juste l’histoire de Nathan, qui va passer un week-end chez sa grand-mère. A priori comme ça, sans trop de raison. Mais la mère-grand de Nathan, elle est hyper cool, un peu comme le sont les mamies d’aujourd’hui en fait. Enfin, pas hyper cool à l’excès non plus, elle met un peu la honte des fois. Exit le cliché de la vieille grand-mère au coin du feu, place à celle qui « s’habille toujours avec des couleurs… des couleurs, comment dire…spéciales. En orange, quoi. », qui dit des gros-mots, qui a un amoureux, qui fait pipi en laissant la porte ouverte, qui fait de la bûche de Noël en plein été.

Et puis il y a Solène, la belle Solène, et Richard, le meilleur copain, trop cool lui aussi, tellement cool qu’il termine jamais ses mots et dit « transpi » ou « Play » plutôt que « transpiration » et « playstation »…

En 70 pages, Yann Coridian nous renvoie à nos propres souvenirs, à cette époque souvent géniale où la vie chez nos grands-parents nous semblait être une aventure de tous les instants, simplement parce qu’on pouvait faire des trucs qu’on avait pas le droit avec papa-maman. En 70 pages tellement drôles que j’ai été OBLIGÉE de lire le livre à voix haute à mes collègues pour justifier mon hilarité, on se rappelle ce que c’est qu’un un (excellent) livre jeunesse : c’est ce livre qui te renvoie à tes souvenirs les plus cools, tes mini-aventures qui te semblaient des épopées  fantastiques, ces moments qui t’ont forgés en tant que toi, mais que tu avais un petit peu oublié. C’est à la fois l’histoire tout à fait contemporaine de Nathan (sans en faire trop en mode « vla que j’te déballe une tonne de marques et de chanteurs du moments) et totalement intemporelle de la plupart d’entre nous.

Mon week-end chez grand-mère m’a fait voyagé dans le temps (pourtant, rien à voir avec mes grands-parents, pisser la porte ouverte ? bou diou que sante Marie ! Mai de la vie !), il m’a fait rire, il m’a parlé de rien d’autre que de moi, ma vie, mon œuvre pendant 20 minutes, il m’a transformé en héros du quotidien sans que j’ai rien besoin de faire.

Je travaille en bibliothèque départementale (depuis déjà trop longtemps), je ne suis pas en contact direct avec le public, je ne sais plus vraiment ce qu’aiment ou n’aiment pas les jeunes. Mais les enfants que je connais, ils adoreraient ce livre. Juste pour ça. Parce qu’eux-même savent. Ils sont comme Nathan, même s’ils sont pas pareils. Et peut-être que quand ils fermeront le livre, et qu’ils lèveront les yeux sur leur grand-mère, ils la trouveront rigolote.

(on déplore quand même un tout petit chouille la fin, on aurait aimé que ce week-end soit purement gratuit… mais c’est une broutille).

« Je suis obligé-obligé ? -oui. -Mais pourquoi ? Pourquoi Papa? – Parce que, parce que. Mon père est dans une phase où il n’explique plus les raisons de ses choix. Mais moi je sais bien pourquoi je dois aller deux jours chez Grand-mère : c’est parce que mes parents veulent passer un week-end tranquille, « en amoureux »… Au secours. J’ai envie de vomir rien que d’y penser. De vomir ! Et il faut que j’arrête de dire les mots important 2 fois ». Mon week-end chez Grand-mère / Yann Coridian, L’École des loisirs, p1

Alors pour vous, c’est quoi un bon livre jeunesse ?

*Dans ta page décline toute responsabilité en cas d’électrocution. t’es grand et on t’avait dit de faire attention.

 

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2 commentaires sur « Mon week-end chez Grand-mère / Yann Coridian – L’École des Loisirs, coll. Mouche, 2016 »

    1. oh, j’en ai un que je viens de lire et que je voulais chroniquer mais Cité 19 lui a volé la place, c’est A l’avenir, encore à l’Ecole des Loisirs, d’Olivier de Solminihac, trop trop mignon. Sinon, je te conseille les Mélanie Rutten chez Mémo, ou encore, dans un tout autre style (grosse marade le style) Eliott super-héros, de Cécile Chartre, au Rouergue !

      Aimé par 1 personne

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