L’Homme qui plantait des arbres / Jean Giono – Vogue magazine, 1954

lhomme-qui

Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. Ce n’est pas une raison pour ne pas se consoler, ce soir, dans les bruits finissant de la rue, se consoler, ce soir, avec des mots. Albert Cohen, Le livre de ma mère, Gallimard, 1954, p.7

Et bienvenue dans ce nouvel article de Dans ta page!, le blog où on se fend la poire ! Cette semaine on vous parle d’un (mais si on se chauffe, on vous parlera des autres plus tard) classique de la littérature de jeunesse qui n’a pas été écrit à destination des enfants, L’Homme qui plantait des arbres, une nouvelle de Jean Giono.

Autant vous le dire directement, vous n’avez pas fini d’entendre parler de Giono sur ce blog. Parce que Giono, c’est la vie, ou, plutôt, c’est ma vie. Je vis où il écrit, j’y ai toujours vécu, et cet homme parle de ma montagne, parle de ma famille, parle de ma langue comme personne d’autre. Encore une fois, vous n’aurez pas, ici, d’avis contradictoire sur quoi ce soit, les rageux rageront, les haîneux haîneront etc.

D’après Wikipédia* L’Homme qui plantait des arbres est une nouvelle écrite en 1953, pour le magazine du Reader’s Digest, un concours sur le thème « le personnage le plus incroyable que j’ai jamais rencontré ». Le texte est sélectionné, mais le Digest, qui a des doutes sur la véracité des faits, délègue un envoyé spécial sur place, et fini par refuser le texte.

quand-kim-se-rend-compte-qu-elle-a-peut-etre
non mais paye ta confiance

C’est le magazine Vogue qui le publiera en 1954. Giono renonce à ses droits d’auteur, et la nouvelles est traduites et publiées en plusieurs langues et dans plusieurs revues. Elle devient un classique, et, en France, en raison de ses thématiques et de sa courteur,  un texte « de littérature jeunesse » étudié dans toutes les écoles. (BTW, le Rider’s Digest, t’as raté là une occasion là de faire confiance là…même si Giono mitonnait)

L’Homme qui plantait des arbres est publié en anglais sous le titre The Man Who Planted Hope and Grew Happiness, autrement dit L’homme qui plantait l’espoir et faisait pousser le bonheur ce qui à la fois charmant et tout à fait beaucoup trop niais. Toujours d’après cet article et d’après Pierre Citron (big up à toi, Ô Homme prédestiné à écrire un article sur cet ouvrage), l’auteur nous livre à travers ce texte « un de ses rares récits qui soit intégralement optimiste et moral d’un bout à l’autre », on peut même lire « fable naïve pour certain » un peu plus bas dans le texte.

Et pouf , trois ingrédients qui justifient totalement, le passage de ce noble texte de ce noble auteur « régional » (comme on a pu me le dire lors d’un entretien d’entrée à l’IUT. Et ta mère, elle est régionale ou bien ?) : un texte bien moral, potentiellement un peu niais, mais faisant partie de la Vraie Littérature. On va pouvoir bien éduquer nos petites têtes vides blondes.

Et voilà, je vous entends venir : ouai, mais elle est jamais contente elle, quand on dit pas que c’est jeunesse, mais quand on dit que c’est jeunesse c’est pas bien, lalali lalalou. Mais comprenons nous bien : je suis contente que ce texte soit « tombé » dans la littérature jeunesse pour de mauvaises raisons. Bien fait pour nos enfants, vive l’ironie.

Parce que si ce texte n’est ni niais, ni plus moral qu’un autre, il est particulièrement indiqué pour les enfants, puisqu’il est intelligent, poétique, extrêmement bien écrit et qu’en plus, il effectivement littérââââââire et moral, mais pas forcément que pour les raisons auxquelles on pense (à savoir, planter des arbres, c’est bien). Il faut d’ailleurs avoir une vision particulièrement étroite de ce récit pour penser qu’il ne s’agit que d’une histoire d’arbres et/ou d’écologie.

ope your mind
ouai, gardons l’esprit ouvert les copains

L’Homme qui plantait des arbres nous raconte l’histoire d’un randonneur, dont on ignore l’identité, qui, alors qu’il s’est perdu dans les massifs derrière chez moi (entre Mirabeau et Sisteron, et si tu sais, y a bien sûr un Mirabeau près de la Durance, mais il y en aussi un plus haut, un peu plus loin de la Durance, au dessus de Mallemoisson, cqfd), il lui faut trouver de l’eau. Il rencontre par hasard, dans cette contrée désertique et abandonnée des hommes, un berger, qui vit seul, dans une ferme. Cet homme, dont « la société […] donne la paix » et dont la principale occupation, outre la surveillance de ses brebis est de planter des chênes dans cet espace reculé, battu par les vents et jamais épargné par un climat si rude que rien ni personne ne peut y résister, va changer la vie du randonneur, qui va trouver près de lui une autre façon de penser la vie. Après 5 ans de guerre, le randonneur revient auprès de cet homme ; le pays n’a pas changé, et l’Homme non plus, il n’a pas participé aux combats et est devenu apiculteur, sans se soucier du grand fracas du monde. Seul les arbres ont poussés et modifient le paysage.

foret

On retrouve ici tous les thèmes chers à Giono : la puissance de la nature et la rudesse du climat, sous laquelle l’on plie et qui nous balaie, l’absurdité des hommes, qui pensent tout contrôler alors qu’il n’en est rien, qui veulent tout maîtriser et détruisent tout, l’humilité et la solitude des hommes qui savent écouter et qui ne prennent pas part au tumulte général…

Derrière cette jolie fable écologique, cette ode à l’humanité, il y a un thème plus cher encore à Giono, celui du pacifisme, ce qui lui a valu un positionnement très discuté pendant la Seconde Guerre Mondiale. Refusant toute forme de violence, l’auteur a toujours préféré la force des mots, et chacun de ses livres est une ode à la paix, qui serait possible si l’homme n’était pas si centré sur lui-même et si persuadé de sa toute puissance. La Nature joue toujours un rôle primordial dans ces textes, mais qui n’a jamais passé un hiver ici, qui n’a jamais rencontré mon Oncle Bertin ou ma Tante Verzeille ou ma Tatie Paulette de Buissard (la légende familiale voudrait que la sœur de mon arrière-grand quelque chose, devant aller à la Ville, Gap, passe le col de Manse et s’écrit : Mon Dieu que le monde est grand) ne peut mesurer l’impact de ce climat si rude sur l’humeur des gens d’ici. (De fait, chacun des livres de Giono sonne vrai à mes oreilles, parce qu’il parle d’un lieu, d’une personne que je connais, ou que je crois connaître, et que je redécouvre à travers ses mots)

Et si L‘Homme qui plantait les arbres est un grand texte qui doit être lu par les enfants, c’est parce qu’il est, comme le disait l’autre, profondément immoral, puisqu’il appelle à rester seul, à suivre sa voie plutôt que de suivre le troupeau et d’aller faire la guerre, puisqu’il appelle à planter des arbres et attendre que ceci poussent plutôt que de se tuer à extraire du charbon, dont la rentabilité rapide nécessite de se crever à la tâche et de détruire notre environnement. Parce qu’il parle aussi, sans romantisme, sans faux exotisme et sans pathos de ces gens qu’on oublie souvent en littérature, parce qu’ils habitent loin de la ville.

Je n’ai pas une lecture innovante de ce texte, Dieu (ou quelqu’un d’autre) merci, je ne suis pas la seule à avoir remarqué la puissance pacifiste de ce texte, et je ne suis pas non plus la seule à en avoir saisie la portée symbolique ; je me réjouie simplement qu’un heureux malentendu (ou peut-être était-ce aussi un bien-entendu malicieux) ai fait passer ce texte pour une simple histoire mignonette d’un homme qui plante de l’espoir et fait pousser le bonheur digne d’être enseignée aux enfants, alors que s’il avait été présenté comme un pamphlet anti-guerre, anti-société industrielle et anti-faisons-du-profit-sur-le-dos-de-la-nature, ce ne serait sans doute jamais arrivé.

Bien à toi,

Que ta joie demeure.

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s