Ma sœur vit sur la cheminée / Annabel Pitcher- Plon, 2011

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Ça fait un bon bout de temps que ce livre dort sur le coin avant gauche de mon bureau. Je l’ai mis de côté pour faire sa critique, un jour, puis il y a eu tous les autres livres, puis il y a eu ce matin. J’ai rangé mon bureau. Je l’ai donc trouvé dans la pile « livres-que-j’ai-mis-de-côté-parce que-potentiellement-je-vais-faire-un-truc-avec », et je me suis dit qu’avec tous les trucs qu’on avait à lire, ben, tant pis pour celui-ci, il est un peu vieux (on fait ce qu’on peut pour se trouver des excuses, désolée), et puis bon voilà. Je me suis contredite dans la seconde. Ce livre date de 2011. Nous sommes en 2017. Depuis 6 jours, la ville de Manchester pleure les 22 morts et la soixantaine de blessés victimes d’un attentat terroriste. Ce livre est d’une douloureuse actualité.

En fait, la sœur, c’est Rose. Elle a une mère, un père, une jumelle, Jasmine, surnommée Jas, et un petit frère, James (Jamie). Elle habite à Londres. Un jour, le 9 septembre, elle meurt dans un attentat terroriste, qui n’est pas sans rappeler celui qui avait frappé la capitale anglaise le 7 juillet 2005. Elle a 10 ans, son frère, 5. Tout s’arrête alors net pour la famille. Le temps passe, et les choses ne s’arrangent pas. Le père sombre dans l’alcoolisme, la mère s’enfuit et Jas met tout en œuvre pour se séparer de cette sœur jumelle, dont elle est maintenant supposée être l’incarnation vivante.

Jamie a maintenant 10 ans, et il ne comprend pas pourquoi on l’empêche de vivre à cause de cette sœur morte dont il ne se souvient pas vraiment.

Après le départ de la mère le jour des 15 ans de Jas (et de Rose, accessoirement, qui a droit à sa part de gâteau sur la cheminée), le reste de la famille déménage dans un bled quelque part en Angleterre, dans l’espoir qu’ils y soient plus tranquilles, que le père trouve un job malgré son alcoolisme et surtout, dans l’optique de ne plus croiser un seul musulmans, qui sont désormais les ennemis publics n°1.

Las, la vie est un chouïa plus farceuse, et Jamie, pour qui l’école ne se passe plutôt pas top, va trouver une super amie en la personne de Sunya qui est, vous l’aurez deviné, musulmane. Et anglaise. Un « paradoxe » que Jamie va mettre peu de temps à accepter, contrairement à son père, islamophobe convaincu et violent.

Voilà pour le pitch.

ok
clair comme de l’earl grey

C’est Jamie qui nous raconte son histoire, de son point de vue, celui d’un enfant de 10 ans, qui doit vivre sans sa mère, bien vivante mais absente, sans son père, présent mais alcoolisé la plupart du temps, sa sœur de 15 ans en pleine crise mais qui doit tout gérer, et avec la présente écrasante de Rose, qui est morte. Sans aucun pathos ni sentimentalisme, Annabel Pitcher nous fait partager le regard intelligent et terriblement touchant de ce personnage, dans une famille meurtrie, dysfonctionnelle comme on dit, et dans une société qui l’est tout autant.

La présence/absence de Rose est magistralement décrite, à travers ce père incapable de faire le deuil de sa fille et délaissant, du coup, ceux qui reste. A travers cette mère qui choisi de faire tabula rasa du passé pour pouvoir avancer, cette sœur se teint les cheveux en rose, et à travers Jamie qui est obligé de faire semblant. Chaque personnage est touchant, intelligent, crédible, et Jamie et Sunya la tornade viennent apporter une lumière incroyable au récit, jamais triste (sauf vers la fin, là j’ai tellement pleuré sa mère, que bou diou, j’ai eu du mal à m’en remettre), tout en nuance, qui entre parfaitement en résonance avec beaucoup de choses :

  1. le dernier article du blog de Clémentine Beauvais, mais j’ai envie de dire, comme   d’ha bituuuuuudeuh Bisous
  2. les attentats du 22 mai dernier à Manchester, mais tous les attentats terroristes en général
  3. la fête des mère

Petit 1) donc : bizarrement, ce livres a été publié, du moins, en France, simultanément en littérature jeunesse ET adulte. Je ne sais pas comment il a été reçu à l’époque ni par quelle magie éditoriale ce livre a été édité d’abord chez Plon et Plon Jeunesse (je ne savais pas que Plon avait une collection jeunesse, eux ont dû oublier d’ailleurs, parce que nulle mention d’un autre livre édité en jeunesse sur leur site), puis, de la même façon, il a été ré-édité par Pocket et Pocket jeunesse, une fois de plus sous les deux « formats ». Je ne vais pas lancer de débat, je vous invite à lire le très bon article de Clémentine Beauvais sur la question. Pour moi, Ma sœur habite sur la cheminée est sans aucune hésitation un roman jeunesse. Un roman qui s’adresse à un public jeune, qui lui parle, qui lui pose des questions, qui ne donne pas de réponse, mais qui laisse une porte grande ouverte sur des thèmes existentiels tels que l’amour, le souvenir, la mort, le deuil, la religion, le vivre-ensemble, j’en passe et des pas mûres. C’est un livre qui parle simplement de choses complexes, sans porter de jugement, sans donner de voie à suivre ; et, comme qui peut le plus peut le moins, il parle à l’enfant dans l’adulte que nous sommes (si tant est que nous en soyons un) (et c’est pour ça qu’on pleure comme une éponge à la fin).

Petit 2) j’ai pas grand chose à expliciter : ce livre parle d’une façon on ne peut plus intéressante et actuelle du terrorisme et du climat malsain qu’il génère. Il parle de la colère et de l’incompréhension qui naissent après la mort « injuste » d’un être aimé, de la recherche de coupable, de la haine, de la violence et des malentendus que cela génère une fois qu’on a trouvé. Il donne un éclairage à la fois intéressant, intelligent et drôle sur la question de l’autre, et de son acceptation ou de son rejet, sur la question du même et du différent et sur la question du monstre et du monstrueux.

Petit 3) : autant cet article tombait pile poil quand j’ai commencé à le rédiger vendredi dernier, autant il résonne un peu différemment en ce jour de fête des mères. Autant vous dire que la mère de Jas et Jamie n’est pas ce qu’on appelle une mère parfaite. Mais c’est une mère, et sa réaction est ces qu’elle est, elle pourra nous mettre en colère, on pourra la comprendre, l’excuser, la blâmer, mais le livre est assez intelligemment construit pour que chacun se fasse son propre avis. Le mien est que cette mère est une humaine. Et en ce jour de fête des mères, on dédie cet article à toutes ces mères qui n’auraient pas des centaines de like sur Instagram, celles qui ratent, celles qui fuient, les indignes, les battantes, les aimantes, celles qui délaissent, celles qui sur-couvent, celles qui ne protègent pas, celles qui sont dans la mesure, celles qui racontent des histoires, celles qui cuisines bio, les végan, les allaitantes, les biberonnantes, les pro-youpala et les pro-portage, les maternantes, les solitaires bref, toutes ces femmes qui se retrouvent avec un enfant. Si vous nous suivait, vous avez dû remarquer que nous sommes attachées à cette question des représentations, notamment celles des filles, des femmes, et donc, parfois, des mères. Et ça fait du bien, ou du mal, de lire un livre avec une mère si peu caricaturale, quelques soient les dégâts que cela engendre. Il n’est nul question, ni dans le livre, ni dans cet article, de faire l’apologie de La Mauvaise Mère, il est juste bon de rappeler que tout ça ne nous appartient pas.

La lumière sur vous

licorne

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4 commentaires sur « Ma sœur vit sur la cheminée / Annabel Pitcher- Plon, 2011 »

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