Un autre regard sur la littérature jeunesse. Part 1/2 : (re)lire avec les yeux d’une mère.

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1 blog, 2 rédactrices, 2,8 enfants, 2 visions de la lecture. On partage avec vous les évolutions de notre façon de lire depuis qu’on est devenues des mamans.

Édition relue et augmentée. un peu augmentée. paaaass non plus, tu vois quoi.

Part. 1 : Déplacement du regard.

Bientôt 5 mois. Bientôt 5 mois que cet article me trotte dans la tête. Depuis qu’on m’a sorti ma fille du ventre.

Je fais partie des ces personnes qui ont peu de souvenirs de leur enfance. Des sensations, oui, une certaine mémoire sensible ou sensorielle, mais je suis pas de celles qui peuvent dire « tu te rappelles ceci ou cela ». Pas vraiment non plus de mémoire photographique.

En fait, la plupart de mes souvenirs sont liés à des lectures. Je me rappelle quand je rentrais de l’école pour aller chez mes grands-parents et lire les aventures de Mili-Mali-Malou et du lapin aviateur. Je me rappelle parfaitement de mon voyage en Espagne, je lisais Chilly Billy le petit bonhomme du frigo. Je me souviens de la première fois où j’ai lu Harry Potter. Des nuits blanches après avoir lu les Sherlock Holmes. De la fois où j’ai failli mettre le feu à ma chambre parce que je lisais Arthémis Fowl en cachette à la lumière d’une bougie. Des échanges des Alice détective au collège, avec ma pote Marmar, et notre jeu Alice Frazao et Beth Auzet, détectives de notre quotidien (ouai. on était des grosses fendardes déjà à l’époque). Les échanges de manga dans la cours du lycée…

matilda
la fille flippante à la récré : moi. (oui on a déjà utilisé ce gif. mais il est GENIAL)

Je pourrai continuer pendant des heures et des heures, des titres et des titres.

Je me souviens de la première fois où j’ai lu A la croisée des mondes, durant un voyage au Portugal et de la dernière fois, dans un train qui partait d’Oslo pour aller sur les îles Lofoten.

jaousie
allléééééé. crâneuse.

En fait, je pourrais presque dire que chaque grande étape de ma vie est marquée par un livre. Ou plutôt, chaque grande étape de ma vie est marquée par un souvenir de lecture.

Et le dernier en date, justement, c’est ma relecture imaginaire d’À la croisée des mondes. Après mon accouchement. Quand j’ai compris autrement ce texte qui m’était déjà apparu deux fois différemment.

Relire avec les yeux d’une mère

D’un coup j’étais là, sur la table d’opération. D’un coup elle était là, à côté de moi, sur le lit de la maternité. Elle était dans ma maison, mon salon, dans mon lit, dans mes bras, accrochée à mon sein. On restait une seule et même personne malgré tout.

D’un coup on était comme Lyra et Pan, impossible à séparer. Relié par un lien invisible.

Il y a beaucoup d’interprétations sur la métaphore de sortie de l’enfance que représente la séparation de Lyra et de Pan ; aujourd’hui je le lis dans le sens inverse. Je ne sais pas les mots, mais je n’ai jamais été autant Lyra que lorsque ma fille a commencé à dormir dans sa chambre. Quand j’ai eu besoin de serrer sa peluche contre moi pour dormir. J’étais au Svalbard, j’étais dans le centre et on m’avait séparé de mon daemon. Et c’était atrocement indicible.

Je parle d’une relecture imaginaire, parce que je n’ai pas physiquement relu l’œuvre de Pullman. Pas besoin.

Cette nouvelle lecture (lecture. pas analyse. après 4 mois sans nuits complètes, je n’analyse plus grand chose) est symptomatique d’un déplacement de mon regard de lectrice. Depuis la naissance de ma fille (et depuis que je me suis remise à lire, évidement), je ne m’identifie plus au héros, mais je porte sur lui un regard de mère ; on a pu parler, dans des articles précédant de la lecture qu’on pouvait faire de certains romans avec les yeux de l’enfant qu’on avait été, je projette maintenant ces nouveaux sentiments qui m’habitent sur les personnages qui peuplent les romans.

salamèche
salamèche évolue en réptincel

 

C’est la première fois que j’expérimente aussi consciemment à quel point mon expérience de vie influence mon ressenti de lectrice (du Marion dans le texte). En fait, je ne sais pas si, jusqu’à présent, mon regard de lectrice avait déjà évolué à ce point. Il avait gagné en profondeur, s’était aiguisé, je l’avais travaillé et il était devenu un outil professionnel, un peu froid aussi. De moins en moins touché peut-être. Voici qu’il s’émancipe, qu’il redevient sauvage et émotionnel, qu’il se retrouve à nouveau en lien direct avec mes tripes, qu’il se refait sensation.
Depuis 5 mois, ce n’est plus seulement à l’enfant en moi que s’adressent les romans que je lis, mais à la mère. J’imagine très volontiers qu’il s’agit d’une période de découverte et d’adaptation à mon nouveau rôle, et que dans quelques temps, je pourrai à nouveau convoquer mon moi-enfant et mon moi-mère, et porter un regard d’autant plus riche qu’il est pluriel, sur les romans que je lirai.

laser
HYPERPUISSAAAAAAANNNNNCCCCE

Les mots résonnent différemment, ma sensibilité a changé et j’investis différemment mon rôle de lectrice.

Par exemple, je lis Luna la nuit. On aurait dit que je lis Luna la nuit il y a 6-8 mois, que je l’aurai présenté en comité de lecture en disant : « c’est un livre qui vous met une claque. C’est un livre si dur, mais important. Pour savoir que ça existe et que c’est pas normal, pour pouvoir en parler quand on est concerné ». Aujourd’hui je dis « c’est un livre qui vous arrache, qui vous crève, qui vous tord. Mais c’est important. Pour pouvoir en parler quand on est concerné. Pour savoir que ça existe, et que c’est pas normal ».

Il y a 6-8 mois, quand je lis ce livre, il s’adresse à l’enfant en moi, celui qui imagine ce que ça pourrait être, mais qui est à l’abri, à qui ça n’est jamais arrivé, et à qui ça ne pourra jamais arriver. Ça met une barrière. Ça met la même barrière qu’à la lecture de Ma mère à l’ouest, ou qu’à Tu copieras 100 fois, ou que pour La Révolte d’Eva. Le livre me protège, il me fait vivre à travers et il parle à une enfant qui n’a plus de corps, qui n’existe plus vraiment, qui se voit avec ses yeux d’adulte, qui se sait protégée. Maintenant, la barrière est tombée, parce que ces livres ne s’adressent plus seulement à moi et à une version ancienne de moi. Ils s’adresse à un moi dans un présent très intense et immédiat, à un mois du futur que je ne connais pas.

Bon ça fait pas ça tout le temps einh, quand je lis Beaucoup de beaux bébés ou Météo marine, ça va, je le vis bien.

Changer de référent

Voilà, en fait, j’ai changé de référent. Je quitte le confortable, le fini, le « j’aurai aimé lire ça » et je me retrouve avec l’instable, le plein de doutes, le « et qu’est-ce qu’il se passerait si ça lui arrivait, si ça nous arrivait ». Il faut s’habituer, se construire, se rassurer aussi peut-être, apprendre à recevoir ces nouvelles sensations à la lecture, se protéger, des fois.

Il faut s’habituer et trouver de nouveaux modèles. Se conforter dans du confortable. Se frotter à du beau, à du drôle, à du Romain Gary. Peu après la naissance de Salomé, j’ai eu besoin de la mère de Romain Gary. Je savais que j’avais besoin d’elle, de son modèle, de son excessivité, de son amour débordant pour me construire. un besoin tellement impérieux que, pris de panique de ne pas le retrouver dans ma bibliothèque, j’ai appelé en catastrophe mon beau frère et ma belle-soeur pour qu’il aille me chercher La Promesse de l’aube en librairie, pour l’avoir dès qu’on arriverait chez mes beaux-parents.

Et puis il y a les beaux hasards, comme celui-là, dont je vous offre les merveilleux mots :

Alors, Eva quittait main de Maria, les jeux avec Ulli, les bras de Ruthi, elle se serait quitté elle-même aussi pour courir plus vite, et elle ne trébuchait jamais pour ne pas perdre stupidement du temps à se relever. Mais, pendant des jours, elle courait pour rien : les portes du car s’ouvraient comme une promesse, mais ceux qui en descendaient étaient des gens inutiles qui n’étaient pas sa mère. Puis, chaque fois, en automne et au printemps, durant toutes ces années, juste au moment où commençait à se former dans le cœur d’Eva un vide mélancolique, un gris qui éteignait toute pensée, voilà que sur les marches de la portière apparaissaient deux jambes longues, un visage d’une beauté toujours étonnante quoique familière, deux bras robustes qui la soulevaient et la serraient, et l’odeur, l’odeur mammifère du bonheur. Gerda était revenue.
Eva dort/ Francesca Melandri. Gallimard, 2012

Livres cités :

Les aventures de Mili-Mali-Malou / Joyce Lankester Brisley – Hachette

Chilly Billy le petite bonhomme du frigo / Peter Mayle – Flammarion, 1999

Harry Potter / J.K. Rowling – Gallimard, 1997-2007

Sherlock Holmes / Arthur Conan Doyle

Artemis Fowl / Eoin Colfer – Gallimard, 2001-2012

Alice détective / Caroline Quine – Hachette

A la croisée des mondes / Philipp Pullman – Gallimard, 1995-2000

Luna la nuit / Ingrid Chabbert et Clémence Pochon – Les Enfants rouges, 2017

Ma mère à l’ouest / Eva Kavia – Mijade, 2012

A copier 100 fois / Antoine Dole – Sarbacane, 2012

La Promesse de l’aube / Romain Gary – Gallimard, 1960

Eva dort / Francesca Melandri – Gallimard, 2012

 

 

 

 

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9 commentaires sur « Un autre regard sur la littérature jeunesse. Part 1/2 : (re)lire avec les yeux d’une mère. »

  1. C’est fou ! J’avais un peu remarqué ce changement (et pas que dans la jeunesse) mais je n’avais pas autant mis les mots dessus.

    Je ne sais pas si j’ai changé de la même manière, mais aujourd’hui je suis beaucoup plus sensible aux relations parents enfants dans les livres. Et en littérature jeunesse, les actions des parents (parfois seulement suggérés) m’indignent/me chagrinent/me font sourire sur des détails que je n’avais même pas remarqué à ma première lecture !

    Maintenant que je suis un peu plus consciente de ce changement de point de vue, j’y ferais plus attention je pense !

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  2. Je suis hyper frustrée par cet article car tu as attisé ma curiosité sans vraiment la satisfaire, je n’ai pas bien compris en quoi exactement ton regard de lectrice avait changé, en quoi ton expérience de mère te faisait voir/vivre telle ou telle lecture différemment – je crois qu’il me manque des exemple. (L’exemple du dæmon est super beau, mais j’ai l’impression que c’est plus une allégorie de ta relation mère-fille qu’une relecture des situations/personnages bouleversée par ton nouveau regard.)
    *Lapin compri.*

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      1. J’AI TOUT COMPRIS. Merci ❤
        Ça fonctionne très bien, ton illustration par Luna la nuit, et ton explication, notamment par les mots "une enfant qui n’a plus de corps, qui n’existe plus vraiment, qui se voit avec ses yeux d’adulte, qui se sait protégée" – "Maintenant, la barrière est tombée". C'est peut-être seulement moins – on ne peut pas toujours anticiper où ira se nicher le verrou de compréhension à faire sauter, mais là, c'est parlant, je trouve, très parlant, et joliment dit. Merci !

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      2. Figure toi que je me rends compte que je voulais faire un petit encart sur le « syndrome Sauveur et fils » : tous ces ados qui seront potentiellement ma fille plus tard… tu parles que je trouve ça angoissant ! mais j’ai toujours eu un problème de prise de recul, c’est pour ça que j’ai dû arrêter mes études d’assistante sociale après un stage en protection de l’enfance !

        Aimé par 1 personne

      3. oh c’est pas du tout grincer/crisper, c’est plutôt euh… le sentiment que tout ce qui arrivent aux patients de Sauveur pourraient m’arriver… mais j’ai un rapport très compliqué à tout ce qui relève de l’aide à l’enfance… De toute façon, il faut 1- que je le relise, 2- que je lise les autres tomes. J’ai lu le 1 avec avidité, avec le sentiment un peu désagréable de voyeurisme, de catalogue de trucs pires qui arrivent à des ados. J’ai pas vraiment pris le temps de lire les autres tomes. Je crois que j’ai commencé le 2, mais j’ai trouvé, en gros, qu’il y avait trop de choses dans ce roman. Ça c’est pour l’analyse sensée. Pour le reste, ça relève plutôt d’un défaut de projection et de barrières… on aura l’occasion d’en reparler je pense… Mais je vais les relire

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