Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? / Sylvain Levey- éditions Théâtrales, 2017

michelleMichelle, ma belle, sont deux mots qui vont moyen moyen avec « Auschwitz » et « camp de la mort ».

On trouve rarement des critiques de pièces de théâtres pour la jeunesse, et pourtant, pourtant, il en sort des pièces qui valent la peine d’être, sinon vues, au moins lues.

A Dans ta page, on essaie de varier les plaisirs, on vous a déjà très brièvement parlé de Mon frère ma princesse de Catherine Zambon, et on se dit qu’on va se tester à la chronique de pièce de théâtre sur papier. Et comme c’est déjà pas facile, on s’est dit qu’on allait se sur-challenger pour cette reprise post-partum-post-reprise-post-nouvelle-année-post-pâques, et qu’on allait donc taper dans de la pièce qui rigole pas. Mais qui envoie. Sévère. A coup de perche à selfie dans ta page.

Sylvain Levey est un auteur bien connu de l’édition théâtre jeunesse. Un auteur que je qualifierai de pas facile. Parce que je fais pas de théâtre. Et parce que je trouve le théâtre remarquablement pas facile à lire en général. Son truc, c’est jongler, avec les mots, tes émotions, ta représentation de l’espace, ta mise en scène mentale. Mon truc, c’est de me demander à quoi ça ressemble une fois mis en scène, et de n’avoir jamais la réponse, parce que par chez moi, les représentations de théâtre jeunesse un peu costaudes, ben y en a peu.

Mon expérience en théâtre jeunesse se limite donc à la lecture de pièces, et c’est à chaque fois une expérience, parce que les gars, les auteurs, les éditeurs, te font passer par des mots, sur le papier, des sensations qui remontent jusque dans tes yeux, yeux qui projettent alors au-devant de toi le pestacle. Et je pense que c’est pas facile à faire ce truc. (et du coup je culpabilise à mort qu’on ne parle pas plus souvent de pièces de théâtre jeunesse ici) (et pour me laver de mes fautes, je vous mettrai une petite sélection de mes pièces préférées en fin d’article).

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oui déso pour de vrai

Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? ne fait pas exception à la règle. Bien au contraire. Il est la quintessence du rapport fond/forme qui donne vie au texte.

A partir d’un fait divers qui agite la chronique, les réseaux sociaux et les médias, Sylvain Levey vient interroger notre rapport au réel, à la vraie vie, et à l’autre et au monde.

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eeeeet ouai. rien que ça

En 2014, une jeune américaine toute en blonde et rose poste sur les réseaux sociaux un selfie d’elle, souriante, devant l’entrée du camp d’Auschwitz. Rapidement fustigée par tout un chacun, elle reçoit même des menaces de mort pour son acte.

Dans la pièce, on suit Michelle, alias uneviedechat, qui se met en scène sur les réseaux, comme le font tous les élèves de sa classe, comme le font ses professeurs, jusqu’au post fatidique qui la fait basculer d’anonyme à persona non grata du web.

La pièce joue dans deux dimensions poreuses : la réalité, et la réalité virtuelle. Dans la réalité, Michelle est une ado qui part en voyage scolaire à Auschwitz.

Dans la réalité virtuelle, elle est uneviedechat. La même, mais en pas vraie.

Dans la réalité, Michelle vie ce voyage avec ses camarades de classe et leur insouciance de collégiens, mais la visite du camp les remue, les émeut, les bouleverse.

Dans la réalité virtuelle, uneviedechat est un selfie figé et sans vie, sans émotions.

Sur la même page, elle n’est pas la même, lorsqu’elle s’adresse à la mère, ou à ses amis via son smartphone. De même qu’Abel, Kim, Sélim ou Angèle sont aussi Pierredelune, Angeoudemon, Crazy06 ou Izuki, sans que l’on sache forcément qui est qui. Les uns postent, les autres répondent aux posts, likent, likent les réponses et répondent aux likes. Même le père de Michelle, mort il y a plusieurs années, reste vivant et parle via son profil Facebook.

Tout, tout est écrit, pas d’émoticône, pas d’illustration, pas de symbole dans ce texte, rien que des mots, toujours des mots, les mêmes mots. Ce qui rend la lecture étonnante. Pas facile. Mais sensuelle, participative, vivante.

paroels
paroles paroles paroles

uneviedechat.- RIP le lapin. Photo une : Le lapin mort. Photo deux : la tombe improvisée du lapin mort.

Le professeur d’histoire. – Il manque Michelle.

Le professeur d’allemand.- Où est Michelle ? Quelqu’un a vu Michelle ?

Sélim.- WhatsApp groupe troisiemebpassepierre : Michelle tout le monde t’attend.

Michelle.- WhatsApp groupe troisembpassepierre : Sur la route. Emoji qui tire la langue. J’arrive.

Angèle.- Tu as vu?

Abel.- La photo ?

Sélim.- RIP le lapin.

Uneviedechat.- Vingt et un j’aime et trois commentaires.

Si dans le fond, on est en terrain connu (les réseaux sociaux, les émoticônes, les likes, les partages..) la forme vient donner un grand coup de pied dans nos représentations et nous oblige à regarder derrière les murs Facebook et les post Instagram. Remettre des mots sur ce qui devient systématiquement simplifié à un petit rond jaune pourvu d’un visage nous astreint à remettre en route la gymnastique cérébrale et nous force à interroger le visible. Au delà de la question de savoir si l’on doit en vouloir ou non à Michelle, Sylvain Levey nous pousse à nous positionner sur notre rapport aux écrans, et donc à notre rapport à la réalité. Loin du traditionnel dilemme bien/mal, il nous enfonce jusqu’au cou dans la complexité des nouveaux liens que nous entretenons avec le monde qui nous entoure, en ne laissant aucune place à l’image et en jouant avec les codes de celle-ci.

En remplaçant la synthétisation de l’image par des mots dont le sens n’appartient qu’à celui qui les lit, l’auteur redonne de la profondeur aux évènements, et en nous mettant face tableau renvoyée par le miroir des réseaux sociaux, il nous coince des allumettes sous les paupières pour nous obliger à regarder sans fard cette mise en abîme cosmique.

infini
vers l’infini et l’au-delà

Dans la réalité de pièce, Michelle, devient amie par une amie d’amie avec une inconnu, elle prend un selfie devant l’entrée d’Auschwitz, parce que « quand on visite on prend des selfies, c’est normal » (Angèle), puis voit sa photo partagée et partagée et sa réputation s’envoler, en même temps que pleuvent les menaces de mort. Elle s’enferme dans sa chambre et n’en sort que pour passer à la télé.

Dans la réalité virtuelle, uneviedechat se fait lyncher, violer, tuer.

La réalité virtuelle gagne sur la vraie vie, les conséquences sont réelles et ne vont être enrayées que par… un passage dans une émission télé. Au panier les mots, ils n’auront pas servi à faire avancer le débat, personne ne sait s’il faut ou non en vouloir à Michelle, mais l’image et la parole vont la réhabiliter. Voilà qui vient encore complexifier l’interaction mot/image et arrose à nouveau l’arroseur arrosé.

Dans la réalité de la pièce, Michelle se regarde avant de regarder là où elle est, et dans la réalité, nous regardons Michelle avant de regarder là où elle est. Comme le fait remarquer Michel Simonot dans un court texte Regarder le monde à travers les selfies ?, qui suit la pièce, utiliser « Auschwitz » dans le titre même d’une pièce jeunesse pose un cadre inviolable et essentiel, qui ne peut que nous entourer de gravité et, de fait, nous interroger sur l’incongruité d’un acte aussi anodin qu’un selfie. Grâce à la forme (j’avais écris « la force », joli lapsus) de son texte, Sylvain Levey nous invite à détourner les yeux de l’écran pour regarder avec gravité le paysage qu’il y a derrière.

Lire cette pièce de théâtre, c’est prendre conscience du poids des mots, et de leur puissance, face à l’image. Paradoxalement, voir cette pièce, c’est passer à côté des mots lus, c’est encore dépasser la forme écrite.

Le théâtre, voir ou lire, pourquoi choisir ?

Vous avez 4h…

et pour finir, chose promise chose dute, une sélection de nos pièces de théâtres jeunesse préférées.

 

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4 commentaires sur « Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? / Sylvain Levey- éditions Théâtrales, 2017 »

  1. Wahou, l’extrait me donne terriblement envie. Bon, déjà, je te fais presque aveuglément confiance, mais en plus, Caroline Solé l’avait cité comme *SA* lecture jeunesse de l’année, mais EN PLUS l’extrait est sacrément intrigant et culbutant. Merci pour cet article riche et passionnant. Je suis 100% inculte en théâtre jeunesse, en plus, donc la liste du bas suscite chez moi autant de plaisir que d’effroi.

    Aimé par 1 personne

    1. Cette minuscule liste n’est que le reflet de notre immense incompétence en la matière. Dès que les journée font plus de 24h je m’y mets. Je me faisais la réflexion que l’extrait n’étais même pas forcément le meilleur choisi pour illustrer mon propos, mais il aurait fallu que je cite tout le livre, et je voyais déjà les Editions Théâtrales nous tomber dessus, le procès, l’hypothèque de ma maison encore non-achetée, mon divorce, et moi qui fais la manche, citant de tête, l’haleine alcoolisé, les restes de cette lecture. J’ai préféré m’abstenir.

      Aimé par 1 personne

  2. Article super intéressant, la pièce ne m’avait que moyennement attirée jusque là mais c’est du passé !
    Alors je suis souvent déçue de Théâtrales Jeunesse, chez qui j’achète une ou deux pièces par an à Montreuil… Je peux conseiller néanmoins les textes de Françoise de Chaxel (Je crois) qui m’ont toujours plu ! Toute la série autour du Journal de Grosse patate également…
    Je sais que Suzanne Lebzau est assez connue dans le milieu mais ses pièces m’ont rarement emballée.
    Le texte devrait se suffire à lui-même mais de plus en plus la mise en scène prend une grande place qui laisse la lecture un peu fade (notamment les pièces de Philippe Dorin je trouve…)
    Je note les titres proposés !!!

    Et pour continuer sur les réseaux et autres technologies, j’ai beaucoup aimé « Cache-Cache » d’Éric Pessan.

    Désolée c’est décousu, il est taaaaard.

    Aimé par 1 personne

    1. Mèfi comme on dit chez moi. Quand j’étais en IUT, mon prof d’histoire du livre (M. Jouannaud love sur you) nous présentait toujours les lectures obligatoires en nous disant « ça se lit comme un polar ». Il nous a fallu 2 ans pour comprendre que quand il disait ça, ça voulait dire que le livre était illisible… Donc, je suis très intéressée par ton retour, si jamais tu le lis, pour avoir un autre avis…

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