Brexit Romance / Clémentine Beauvais – Sarbacane (X’), 2018

Couv-Brexit-Romance-620x987You are the one, for me, for me formidaaaable, you are my love, very, very véritaaable.

merci Charles.

Notre langue nous définit-elle en tant qu’individu ? Sommes-nous ce que nous parlons ? Existe-t-il une assignation linguistique ? Est-on français parce qu’on parle français, ou parle-t-on français parce qu’on est français ?

Je ne sais pas.

Mais j’aime bien me poser ces questions. C’est en partie pour ça que je suis une lectrice assidue du blog de Clémentine Beauvais, c’est entièrement pour ça que Brexit Romance a été mon meilleur moment de lecture de ces derniers temps. Avec ce dernier opus, l’autrice nous démontre encore une fois avec brio (merci pour ce parfait exemple de phrase de dissertation niveau 1re) qu’écrire est un je.

Brexit means Brexit. à moins que…

24 juin 2016. Une partie de mon monde s’écroule, littéralement, quand j’apprends que la majorité des citoyens britanniques ayant voté le jour précédant ont choisi le leave. Je crois qu’avec l’élection de Trump et la fois où j’ai appris que j’étais enceinte, c’est la troisième fois cette année là que j’arrive au boulot crying like a madeleine. Et trois fois, c’est beaucoup.

Je suis une fille de l’Europe : mes cousins ont tous des pères allemands et des mères françaises, l’un d’eux est marié avec une grecque, une de mes sœurs d’adoption est danoise et l’autre est italienne. J’ai grandi dans une Sprachsalat, avec de l’Apfelmuss (sur des Kartoffelpuffer, évidemment) et des Käsekuchen, et les choses peuvent être weich, kuschelig ou schnuckelig, ce qui est hyper mieux que seulement un peu molles mais fermes, douces ou moelleuses. Je n’ai appris d’ailleurs qu’assez tard que l’Allemagne n’était pas en France, ce qui était bizarre puisque 1- on pouvait y aller en voiture (ce qui est une définition bien connue du territoire national) et 2-on y parle français.

Il n’est donc pas concevable d’imaginer que cette UE qui grandit en même temps que moi soit déjà au bord de l’explosion, et que les britanniques, qui étaient devenus mes frères d’Europe, se trouvent désormais être à nouveau des étrangers (peut-on redevenir étranger ?). Ca n’est d’ailleurs concevable pour personne au départ, puisqu’il faut inventer un mot européen pour exprimer le rejet de l’Europe.

Le Brexit, c’est grave. C’est grave, et triste, et moche, et infiniment douloureux.

Et ça l’est pour beaucoup d’entre nous, grave, triste, moche et douloureux. Pour Clémentine Beauvais aussi, très vraisemblablement, ça l’est même probablement tellement qu’elle choisi de nous montrer son vrai visage : celui d’une vaste blague (moyennement drôle). Brexit Romance, c’est le déhabillage et la mise à nu de cette décision absurdiculement triste qu’est le Brexit. Et les trucs sérieux tout nus, c’est drôle.

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le brexit se met tout nu

Les frog-eater parlent aux rosbifs

Dans cette histoire, on suit les pérégrinations romantico-rigolotes de Pierre, Marguerite, Justine, Cannelle, Matt, Cosmo, Rachel et tout se petit monde, soumit à l’injonction de la langue dans laquelle il est sommé de s’exprimé pour se faire comprendre, va tenter d’arriver à ses fins, quelles qu’elles soient.

Marguerite et Pierre, respectivement chanteuse d’opéra semi-professionnelle et maître de chant sont à Londres pour un concert one night only qui va durer plus de deux semaines, ils sont on ne peut plus français, parlent anglais en français dans le texte, et parfois un peu anglais mais c’est quand-même pas tout à fait ça au début.

Dans le train ils rencontrent Cannelle, une jeune française européanisée qui compte s’installer en Angleterre et se marier là-bas, afin de faire don de sa nationalité pour le meilleur et pour le pire.

Côté britannique, Justine fait des études de français et parle anglais en anglais et en français, et un français plus ou moins anglisé, elle est la géniale et self-entrepreneuse de Mariage pluvieux, plus connue dans le milieu sous le nom de Brexit Romance, une application qui met en relation des jeunes français et des jeunes britanniques afin que ceux-ci puissent contracter des mariages blancs. Son frère, Matt, doit-être le 1er marié officiel de BR en s’unissant avec Cannelle. Cosmo lui, est un jeune aristo britannique qui aime sa famille, whatever.

A cette joyeuse cohorte s’ajoute Niamh, heureuse propriétaire d’un bar à chats, Rachel, une américaine francophone et francophile, elle aussi désireuse de usxiter de l’Amérique de Trump, les parents de Justine et Matt, les pro-brexit’s parents de Cosmo et Marine Le Pen herself, qui ne manque décidemment jamais une occasion de politiquement récupérer la moindre miette qui traîne par terre.

compter
ça va bien se passer

La grande originalité de ce roman, vous l’aurez compris, c’est la langue. Clémentine Beauvais réussi le joli exploit de nous faire lire un livre en anglais en français : traductions littérales d’expression endémiques, de tournures de phrases symptomatiques, transpositions syntaxiques, détournement de vocabulaire et quiproquo de mécompréhension sont autant de moyen qu’elle utilise pour rendre visible ces fils du langages qui tissent notre caractère national.

exemples :

1- de la traduction littérale, la réécriture de l’anglais en français et l’invention lexicale

« We’ve got to take the Tube, I’m afraid. »

« Ah OK ! C’est juste qu’on va devoir prendre le métro’, traduisit Marguerite. « Et elle a peur. »

« Elle a peur? » Répéta Kamenev.

« Bah ouais, avec les terroristes et tout », hypothétisa Marguerite

2- des tics langagiers qui marquent notre appartenance à une classe sociale / d’âge/ les deux

« Tellement touffu ! » (à propos d’une start-up qui s’appelle Wool you marry me, best nom de start-up ever)

 

… ok, ce deuxième exemple n’est pas super pertinent, mais il faudrait recopier le livre EN ENTIER si on veut avoir quelque chose de concluant.

En disséquant les mots et les façons de parler, Clémentine Beauvais nous dresse le portrait coloré et joyeux d’une jeunesse européenne transnationale, pour qui les mots, les langues, les structures de phrases sont de plus en plus perméables, pour qui il est de plus en plus communs d’utiliser ici des anglicismes, là-bas des francisismes, j’en passe et des plus internationaux. Les accumulations, les dialogues qui s’enchaînent et se coupent la parole, ou sont coupés par l’intervention de notifications impromptues, tout dans le texte retranscrit la vivifiante (fatigante ? épuisante ?) énergie de cette génération multitâche et éparpillée, accro aux écrans et au tout-tout de suite, qui cherche à concilier vie professionnelle, familiale, éthique, écologie personnelle et mondiale, sans compromis aucun.

Je suis, la plupart du temps d’ailleurs, extrêmement conservatrice à ce sujet : je déteste quand un livre parle djeunes, ou s’ancre un peu trop superficiellement dans une époque donnée à grand renfort de marques, chanteurs à la mode etc (c’était un des seuls reproches que je faisais par exemple à Génération K, de Marine Carteron). A citer des noms de marques, de personnalités du moments, de trucs d’internet qui passent plus vite que la lumière, on accroche le roman à une époque trop fugace, et on en fait un objet rapidement démodable.

Ici, c’est tout à fait différent, ce que fait Clémentine Beauvais, c’est qu’elle nous dessine, là, tout de suite, nous, les vingtrentenaires, à l’encre de nos tics de langages, de nos obsessions linguistiques passagères, et c’est flagrant, c’est nous. De l’utilisation des réseaux sociaux et d’internet à la façon de parler, tout sonne juste et très drôle. #jesuisjustine #startupgeneration #lolc’estdejahasbeen #encemomentcestdirehastagquiesttendance #maispourcombiendetempsencore ?

En un mot comme en cent, Brexit Romance est un joyeux mess frais, foisonnant, inventif et intelligent, c’est un roman purement jouissif et absolument facile, tout en étant un miroir folklo sympa de notre génération. C’est un roman qui procure beaucoup de plaisir, et qui en procure d’autant plus qu’on imagine le plaisir qu’à dû prendre Clémentine Beauvais à l’écrire. (je m’imaginais ladite Clémentine, assise à son bureau/dans un café/un espace de coworking, en train de rire de sa dernière trouvaille (le passage des chaussons aux poivrons Tasty #tmtc) , et, éventuellement, en train de recracher un peu de thé par le nez, ayant rit au mauvais moment… bien que la bonne tenue anglaise répréhende* fermement ce genre de pratique).(sans offense).

 

*il se trouve qu’apparemment le verbe « répréhender » n’existe pas… il me semble pourtant qu’on l’utilise assez régulièrement ? quelqu’un pour m’éclairer là-dessus ?

 

 

 

 

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2 commentaires sur « Brexit Romance / Clémentine Beauvais – Sarbacane (X’), 2018 »

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