Direct du cœur / Florence Medina – Magnard, 2018

ob_fa0ad6_direct-du-coeurJe lui dirais les mots bleus, les mots qu’on dit avec les yeux les mains.

Aaah, la Langue des Signes Française… fascinant n’est-ce pas ? Que celui qui n’a jamais fait semblant de signer, en agitant les mains et les doigts tel un chasseur de moustiques épileptique, à l’époque où il y avait des interprètes LSF pendant les infos me jette le premier livre… Tellement fascinant, quoi qu’il en soit, que pas moins de 3 titres de mon dernier office ont des personnages sourds. La Famille Bélier fait des bébés. Mais ils sont pas tous réussi. En fait, la plupart du temps, ils sont même tout pourris. Dieu merci, il est arrivé, ce livre que j’attendais.

Tous pourris on disait, donc. Ouai. Pleins de clichés relous, de tentative d’explications, de ce que la mère de Timothée appelle « la culpabilité bien-pensante », de « oh les pauvres sourds, ils sont pas pauvres, ils sont super intelligents, mais quand même », bref, de cet espèce d’apitoiement dégoulinant et mièvre qui donne des personnages complètements stéréotypés et pénibles. Probablement parce que la plupart des auteurs ne connaissent pas le monde des sourds. Probablement parce que, avec la meilleure volonté du monde, ils ont regardé des vidéos youtube, des conférences Ted, ou même fréquenté quelques cours de LSF ou des Cafés signe ou je ne sais quoi, et ils se disent « tiens, je vais écrire un livre ».

Je sais, j’y vais fort, mais ça me rend méchante de lire ce genre d’âneries ; soyons clairs et honnêtes, je suis aussi bourrée de clichés, je connais aussi mal le monde des sourds, et je trouve bien évidemment la démarche de s’intéresser à l’autre, qu’il soit sourd, en fauteuil, d’une autre culture blablabla intéressante, mais j’écris pas des livres pour autant. On. n’est pas. obligé. d’écrire. des livres. tout le temps.

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mmmggnnnn

Par contre, quand on sait écrire, qu’on a un bon sujet, qu’en plus on le maîtrise à fond vu que c’est notre vie, ben là je dis : ok. Vas-y.

(Dieu merci, Florence Médina s’est passée de ma bénédiction pour écrire ce grand bol d’air frais qu’est Direct du cœur. Un exutoire. Une respiration)

En plus d’être drôle, bien écrit, léger et frais, Direct au cœur est aussi une plongée aussi intéressante qu’utile dans l’univers Sourd, dans toute sa complexité. Et ça fait du bien.

On suit Tim, entendant, forcé de suivre l’option LSF au lycée pour espérer gratter une partie des points qui lui manquent pour avoir son bac. J’vous spoile rien : il va finalement se rendre compte que la LSF c’est cool, que les sourds sont des vraies personnes, que même ça lui apporte beaucoup tout ça tout ça.

bored
wreeeeuuuuuhhh j’croyais que c’était bien ce livre

Si l’intrigue est toute simple (on n’est pas non plus obligé d’écrire des romans avec des intrigues de l’extrême à chaque fois non plus), la grosse fraîcheur plus plus de ce livre, c’est ses personnages, et particulièrement ses personnages principaux.

Timothée, le narrateur est un ado un peu bof ni beau-gosse ni geek, un ptit con sympa normal, plus vrai que nature. Pas un champion de la drague, mais pas un nerd introverti, il dit ce qu’il pense, juste avant, généralement, de se rendre compte qu’il pense de la merde. C’est un gamin intelligent, gentil, et surtout, extrêmement attachant. Tim, c’est ce petit frère/cousin (fils?) qui est encore au lycée, et qui découvre que la vie, que sa vie, c’est plus complexe qu’il n’y paraît. Qu’avant, il vivait la même chose, mais sans trop se poser de questions, et que là, boum, il se rend compte que son père, qu’il considérait comme un salaud, ben, s’en est un, mais pas tant que ça, que ses potes changent et que lui aussi, que sa ville est peuplée de gens qui lui étaient complètement invisibles jusqu’alors.

Celle qui soutient Tim, c’est sa mère, une femme qui l’a élevé seule, elle aussi très attachante, posée, réfléchie, déconneuse, heureuse, triste, énervée. Tous les deux ont une très belle relation, saine, basée sur la confiance et sur le respect… Exemple dans ce passage, avant que Tim ne parte camper avec sa copine :

« -Tu… tu passeras à la pharmacie, hein… Au cas où… Hein ?

-Maman !

-Mais quoi ? On sait jamais […] faut être réalise, il y a une chance… enfin un risque, enfin, je sais pas. Vous êtes pas obligés, non plus. Vous avez le temps, mais… Tu sais si elle l’a déjà fait elle ?

-Maman !

-Mais quoi ? Je te demande pas si toi tu l’as fait !

-Maman !

(perso, je voudrais être ce genre de mère)

C’est une chose qui devient assez rare, je trouve, mais ce livre est peuplé d’humains normaux à qui il n’arrive rien de grave. Et pourtant, tous (ou presque tous) évoluent, grandissent, murissent, ont des petites faiblesses et de gros chagrins, des joies qui pètent et des petits bonheurs. Tous sont attachants, parce que ce qu’ils vivent dans cette histoire est possible, normal, presque banal.  Et c’est un sacré tour de force d’écrire un livre sur la vie normale sans que ce soit chiant. Ou un feel-good bien gluant.

romantic
voilà. non. stop. on arrête de tourner là ça fait vomir

Je peux vous l’assurer, cette histoire se déroule comme la partition d’une Macarena fiévreuse, c’est rythmé, ça bouge, y a plein de gestes et c’est très drôle. Evidemment, le petit pinch Direct du coeur, c’est cette plongée que Tim va faire dans l’univers Sourd.

Il va entrer dans un monde parallèle dont il ne soupçonnait même pas l’existence, apprendre à en décoder quelques mesures, se rendre compte qu’il ne peut pas tout comprendre, qu’il ne peut pas non plus être plus Sourd que les sourds, que certains combats ne peuvent pas être menés par tous. Avec lui, nous allons nous aussi nous confronter à ce monde que nous ne connaissons peut-être pas, et avec lui, nous touchons du doigts les rapports complexes que nous entretenons (ou pas) avec la surdité.

Florence Medina est interprète français/LSF, et c’est une très bonne écrivaine. Et c’est le combo des deux qui fait ZBIM. Parce que si t’es que soit l’un soit l’autre, ben ça donne rien (ou ça donne ce dont on parlait tout au début. J’y reviens pas, c’est assez pénible). Mais là, on est JAMAIS, JAMAIS dans le poncif, le stéréotype, le cliché, la tentative d’explication, de justification, le cours sur le monde des sourds, les dessins des mains, j’en passe et des pas mûres. Et même les moments où tu te dis « ah, dommage, on avait frôlé le sans faute » ben tu te rends compte, quatre pages plus loin qu’en fait c’est elle qui t’a bien eu, qu’elle t’a fait croire qu’elle s’était vautrée complaisamment dans le beau gros cliché alors que pas du tout, mini-twist et tout devient complètement naturel.

Naturel

C’est le maître mot du livre. Tout se découle comme ça pourrait être dans une vraie vie normale, rien n’est tout beau tout rose, mais rien n’est tout noir non plus, on navigue sans arrêt dans un océan de couleurs, avec, en prime, une écriture d’une grande fluidité, légère et envolée, assez crue et parfois vulgaire. Florence Medina écrit comme Tim parle, enfin, comme toi et moi on parle, en plus drôle. Et elle écrit signé. Après Clémentine Beauvais qui écrit anglais en français, voici l’autrice qui écrivait en LSF, et le tout sans que ce soit relou. En fait, tous les passages signés sont écrit entre crochets, ça t’épargne les descriptions toujours assez pénibles des mains qui bougent (en mode, « t’as vu que j’sais ce que c’est la LSF »), et ça t’apprend sans t’apprendre que justement, la LSF, c’est pas que des signes. Grands dieux non.

no

En te trimballant de café signes en fiesta sourdes via un lycée d’entendants, en faisant passer les clichés par la bouche de Tim et les gros titres bien lourds des journaux, voilà comment Florence Medina accomplit le tour de force de te donner un aperçu de ce qu’il se passe dans notre monde, quand tu te rends compte qu’il y a des Sourds dedans. Sans prétention aucune, parce que c’est sa vie, celle de Tim et celle de beaucoup d’autres, et qu’elle veut juste partager ça avec toi. Enfin, c’est mon impression.
Et donc merci, merci pour ce moment de fraîcheur, de rigolade, de simplicité et de nuances. En fait, je voudrais vous raconter ce livre de A à Z, mais c’est con, lisez-le, c’est mieux.

Ah si. Petit bémol. La couv. J’aime pas trop. En fait, elle bien, parce qu’il y a une explication à l’intérieur, dans les premières pages, et quand tu comprends, c’est bien. Mais si t’ouvres pas bahhh…

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3 commentaires sur « Direct du cœur / Florence Medina – Magnard, 2018 »

  1. Torp bien !!! Tu me donnes super envie. Je n’avais pas du tout percuté que ça parlait de LSF dedans, mais j’adore le titre et j’aime bien la couv, moi. Merci pource formidable article. Et je vois très très bien de quels types de bouquins tu parles au début.

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    1. rah merci, j’avais peur de m’être laissée emporté par ma colère et que mon jugement en est été altéré, ce qui aurait été fort peu professionnel. La couv laisse quand même plutôt penser à un truc en rapport avec le rock ou des satanistes. Ahah. trop la blague.

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