Capitaine Rosalie / Timthée de Fombelle, Isabelle Arsenault- Gallimard, 2018

rosalieDis, quand reviendras-tu, dis, au moins le sais-tu, Que, tout le temps qui passe, ne se rattrape guère, Que, tout le temps perdu, ne se rattrape plus.

Dis, Rosalie, le sais-tu, que les Grands font parfois pour leurs enfants des choix qui ne sont pas les bons, mais ils le font, tu vois, des fois, parce qu’ils ont encore plus peur que vous de la vérité. Faut pas nous en vouloir Rosalie, on veut juste se protéger, et vous protéger vous de cette vie dans laquelle on vous a fichu. Allez, viens Rosalie, viens, on va se raconter des histoires au coin du feu, on va se rouler en boule sous une couverture, on va fermer les yeux et on va rêver que ça va mieux.

Quand j’étais petite, j’avais une fascination un peu morbide pour la première guerre mondiale. Faut dire que j’ai grandi entre Nanteuil le haudoin (d’où sont partis les taxis de la Marne), Villers-Cotterêts (d’où la Grosse Bertha tirait ses obus), Compiègne (le fameux train de l’armistice), et à environ 60km du chemin des dames, alors la der des der, c’était un peu le tourisme historique de base. Et puis adolescente, j’ai vu la caverne du dragon puis Verdun, et ses plaines vallonnées créées par des millions d’obus, et l’ossuaire. Glaçant. De fait, à chaque fois que je lis ou regarde quelques choses sur le sujet, la chanson de Croanne et le bruit des obus tombant au dessus de la caverne résonnent dans ma tête. Mais jamais, jamais je ne m’étais immiscée dans la tête d’une enfant dont l’insouciance est balayée d’un revers des mains les plus puissantes du monde de l’époque.

Je n’ai jamais eu de passion particulière pour la Première Guerre, là d’où je viens les cicatrices sont ailleurs que dans la terre. Chez moi, pas de plaies béantes, pas de disparu qu’on n’a pas oublié, pas d’archives, pas de lettres, pas de médailles, rien. Rien dont on ne parle en tout cas. Chez moi, la Guerre Vivante c’est la suivante, avec les deux cousines des Alpes qui ont des gosses avec des soldats ennemis et mes tantes qui sont mariés à des allemands, et mères d’enfants franco-allemands, on est depuis toujours dans le vif du sujet.
En fait, je n’avais jamais rencontré la Guerre avant le CM1 ou le CM2, mais comme j’ai la chance d’être née il y a trente ans, je l’ai rencontrée, en vraie, quand des anciens poilus sont venus dans notre classe. Alors on les avait bien écoutés, puis on avait lu les Paroles de poilus, et on ne pouvait plus dire qu’on ne savait pas, ou que la guerre était morte.
En fait, j’ai vu la première fois la guerre à travers les yeux d’un vieux monsieur, et je la rencontre une nouvelle fois à travers les yeux d’une petite fille.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le duo Timothée de Fombelle et Isabelle Arsenault fait ça magnifiquement bien.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le duo Timothée de Fombelle et Isabelle Arsenault fait ça magnifiquement bien.

Rosalie est toute petite, un père au front, une mère qui travaille chaque jour – sans doute pour la guerre – et elle est gardée par l’instituteur, au fond de la classe, silencieuse avec son carnet. Rosalie est toute petite, mais elle a l’affront de son jeune âge, et la détermination. Aussi, elle est Capitaine Rosalie, et elle a une mission ultra importante.

On m’a dit que les soldats se cachent avec des fougères cousues sur leur uniforme. Moi, mes fougères sont des croûtes aux genoux, des regards rêveurs, des chansons que le fredonne pour avoir l’air d’une petite fille.

Rosalie a une place invisible derrière les manteaux, elle voit ce que les autres ne voient pas, elle sent ce que les autres ne sentent pas, elle est forte, elle est courageuse. Aussi, elle est Capitaine Rosalie, et elle a une mission ultra-importante.

Sa mère lui lit les lettres venues des combats. Mais Rosalie ne les aime pas. Elles ne disent pas grand chose. Du moins, rien qui ne sonne vraie à ses oreilles.

Ce qui se joue, ce n’est pas seulement la guerre, la mort, c’est la recherche de la vérité, de ce que cache les adultes alors que la vie des enfants étaient déjà marquées de ces années ignobles. Et un jour, Capitaine Rosalie réussit :

Ces mots résonnent longuement dans ma nuit. Ils font éclater un nuage de poudre autour de moi.

Rosalie nous dévoile l’autre guerre, celle qui est dedans, celle qui ravage ceux qui ne sont pas au front, celle qui détruit ceux qui survivent. A travers ces yeux et les mots choisis par Timothée de Fombelle et les illustrations crayonnées par Isabelle Arsenault, on touche l’intime des combats qui se mènent partout autours des zones de guerre. Pas que le quotidien, l’intime.

Personnellement, en tant que bibliothécaire, j’en ai marre (et que celui qui ne s’est jamais lassé me lance le premier obus) du mois de novembre. Nous sommes inondées de documents sur 14-18, particulièrement durant ces 4 ans de célébration du centenaire, quasiment tous semblables les uns aux autres, les mêmes photos, la même mise en page, les mêmes remarques, très très peu de documents dans lequel, si l’on ne porte pas d’intérêt particulier à la chose, on a envie de se plonger. Même si, surtout aujourd’hui, nous savons toute l’importance qu’il y a à ne pas oublier.

Pourtant, malheureusement, commémorer, ce n’est pas ne pas oublier, et une commémoration, lorsqu’elle se vide de son sens, de sa substantifique moelle, n’est rien d’autre qu’un jour férié avec des émissions chiantes à la télé.

Redonner du sens, réhabiter, réinvestir, revivre, voilà ce que nous offrent Fombelle et Arsenault ; se rappeler qu’il ne faut pas oublier.

Ne pas oublier toutes les Rosalies qui ont été, celles qui sont et ne pas en créer de futures.

Les mots d’abords : l’élégance de la langue, la justesse des mots qui apportent l’émotion, la délicatesse des phrases, la poésie qui habite chaque paragraphe nous font toucher avec beaucoup de douceur et de tact la dureté, l’effroyable quotidienneté de la guerre.

Les illustrations ensuite : la palette de couleur réduite aux noirs, au sépia et à la flamboyante chevelure de Rosalie viennent parfaitement compléter le récit et illuminent le texte. Autant que les mots, Isabelle Arsenault nous plonge elle aussi dans l’intime de la guerre, à coup de couverture au croché, de lettres écrites à l’encre bleue, de lumières distillée par les flammes du poêle et de la cheminée, elle vient parachever l’histoire de l’Histoire.

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Du petit dessin qui vient aérer le texte à la double page qui nous immerge totalement, des mots gracieux aux phrases sublimes, Capitaine Rosalie est un petit bijou, que l’on imagine avoir été créé avec beaucoup de minutie et d’amour par Timothée de Fombelle en joaillier et Isabelle Arsenault en maître polisseuse, il brille des milles éclats des yeux et des cheveux de Rosalie, et des bombes qui ont emportées tant de soldats. Il redonne à la guerre le visage humain de toutes les victimes de ces atrocités, qui continuent, toujours, à défigurer le monde.

Absolument pour tous, nécessaire (et c’est dur d’en rajouter sans faire de répétitions plus lourdes qu’une crème au beurre).

Capitaine Rosalie est un indispensable.

J’ouvre les yeux. La cuisine est toute repeinte en or par la flamme de la bougie. Je vois ma mère. Je me redresse sur ma chaise. Elle a le visage que j’aime. Celui des jours fragiles. Elle reste debout devant la table. Je lui dis :

– Je voulais savoir.

– Oui, Rosalie

– J’ai réussi.

– Oui.

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4 commentaires sur « Capitaine Rosalie / Timthée de Fombelle, Isabelle Arsenault- Gallimard, 2018 »

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