Le Vallon du sommeil sans fin / Eric Senabre – Didier jeunesse, 2018

sommeilIls m’entraînent, au bout de la nuit, les démons de l’ennui, m’entraînent, jusqu’à l’insomnie, les démons de minuihiihiiiiiit.

Si tu n’es pas venu ici pour souffrir (bonjour la référence qui a AU MOINS plusieurs mois) et que tu n’aimes pas avoir peur, passe ton chemin jeune ami. Parce que Le Vallon du sommeil sans fin est le roman le plus effrayant que j’ai lu depuis longtemps. Plongée au plus profond de tes cauchemars.

Il se peut que je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de vous dire deux choses importantes pour la compréhension de cet article.

1- J’ai beaucoup bien aimé Le Dernier songe de Lord Scriven, le volume précédent. J’avais trouvé ça entraînant, original et bien mené. Du coup, j’étais super enthousiaste à l’idée de lire la suite. Subjectivité quand tu nous tiens.

2- Je suis une flippette de première ordre. Quand j’étais petite, Casper le petit fantôme me glaçait les sangs, L’Histoire sans fin était chez moi synonyme d’insomnies certaines et prolongées, le simple générique de X Files suffisait à me plonger dans un état de terreur absolu et même certains épisodes du Club des cinq pouvaient m’empêcher de dormir (Le Club des cinq et le Trésor de l’île, alloooo???!!)

peur
on. m’avait. pas. prévenu.

Donc. Au départ, j’aime pas trop les histoires qui font peur. Mais depuis quelques années, je me libéralise sur le sujet, et je me surprends même à plutôt aimer ça. J’apprends enfin à aimer avoir peur (mais pas trop quand même, einh, les ptits rigolos de L’Homme Gribouillé là, vous auriez pu prévenir…), je chronique des BD qui font flipper, et même, je vais à des formations qui expliquent pourquoi c’est hyper bien de laisser l’occasion aux enfants de se foutre la pétoche, de les laisser avoir peur s’ils en ont envie.

Ce qui nous amène au Vallon du sommeil sans fin. Soyons honnêtes avec moi-même, j’en aurai un peu voulu à Eric Senabre si j’avais lu son livre jeune. Enfin, plus jeune quoi. Parce que j’aurais lu le tome 1, vu que j’adore les histoires de détective, les trucs un peu fantastique mais intelligent avec une issue BIEN RATIONNELLE (quoi que…) derrière, que j’aurais eu un peu peur mais ça va, je me serais jetée sur le deuxième en toute innocence et là BAM, cauchemar dans ta page.

lord scriven

On retrouve dans cette histoire les trois protagonistes du Dernier songe de Lord Scriven, le journaliste Christopher Carandini, le détective Arunja Banerjee et l’intrépide Leonora. Pour faire de rapides présentations, Carandini est un journaliste trop zélé qui, dans le Dernier Songe, se fait virer de son journal et se retrouve au chômage après avoir voulu révéler une affaire de trop grosse envergure. Il se fait embaucher comme assistant par Arunja Banerjee, un détective indien qui a un fonctionnement particulier : pour résoudre les énigmes qui lui sont proposées, il se plonge dans une transe qui lui permet de faire parler son inconscient, il rêve quoi. Tout ça dans un Londres en pleine révolution industrielle, dans lequel spiritisme et sciences « dures » sont les deux pendants du Modernisme. Toujours à cheval entre fantastique et rationnel, Eric Senabre fait évoluer ses histoires dans une pure ambiance Scherlocko-Poireautienne assez jouissive qui me rappelle mes jeunes années après ma découverte du roman policier, genre qui a, bien sûr, complètement révolutionné ma vie.

(Vous ne rêvez pas, je ne vous ai pas parlé de Léonora. La vérité  c’est que je ne me rappelle pas trop ce qu’elle fait dans le 1er tome. Je ne veux pas faire un procès en sexisme à Eric Senabre. C’est pas parce que je ne me rappelle pas d’un personnage qu’il n’est pas marquant. Et dans ce deuxième tome, elle envoie pas mal de pâté, du coup, voilà).

Du classique donc, des références en béton armé, un univers bien planté, du fantastique oui-mais-non-mais-quand-même-on-sait-pas-trop, tous les ingrédients sont réunis pour faire un bon roman.

cuisine
petit gif des années 80 cadeau

EL PITCH QUI FOUT LES PÉTOCHES :

Le trio de détectives est convoqué par un milliardaire américain qui a une résidence thermale de luxe dans les landes lugubres du Dartmoor (le nom respire déjà pas trop la joie de vivre). Depuis quelques temps, une mystérieuse Ombre, à peu près du type Ombrae ombrum représentée sur le célèbre tableau Le Cauchemar de Füssli, attaque les pensionnaires et les plonge dans un cauchemar sans fin, qui risque fort de les mener à la mort s’ils ne se réveillent pas pour s’alimenter un minimum. Entre autres. Parce que les mecs sont kéblo en plein cauchemar, qui sait ce qui peut leur arriver…

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le tableau en question. ça plante l’ambiance, voilà voilà

Gargouilles qui n’en sont pas, être monstrueux mais potentiellement humain, descriptions de cauchemars plus vraies que nature, Banerjee qui se fait attaquer dans ses propres rêves (NON MAIS Y A PLUS DE LIMITES LA ?? ), tout ce qui me fait le plus peur est rassemblé dans ce bouquin. En gros, là, on t’explique que même dans tes rêves, tu peux vivre un enfer qui va durer bien longtemps, que tu vas jamais te réveiller, que ton imagination va prendre le dessus et que tu retrouveras jamais la lumière du monde réel. Pas merci.

Parce que que justement, ça, c’est ce qui me terrorise, depuis toujours et par dessus tout, le plus au monde. Cette idée que mon imagination prenne le pouvoir, qu’elle déborde et envahisse ce monde dont la réalité (quoique dépassant souvent la fiction en horreur, mais Dieu merci pas dans ma vie à moi) est vachement plus rassurante. Oui, OK, j’ai peur des monstres : encore aujourd’hui, quand je suis fatiguée, j’ai plus peur de croiser un Sinistros ou Max, de L’Homme gribouillé que de me faire renverser par une voiture ou agresser par quelqu’un. Le PIRE : quand je vais dans la chambre de ma fille parce qu’elle pleure la nuit, et que le rideau est mal tiré, j’ai hyper peur de voir l’affreuse tête de chauve-souris stupide Fidget, de Basile détective privé.

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lui là, le pote de Rattigan…

J’ai surtout, depuis, toujours, cette hantise des histoires dans lesquelles les héros sont pris au piège dans un univers qui n’est pas le leur, et dans lequel ils risquent pourtant leur vie, alors même que normalement, ils ne devraient rien leur arriver, puisque ce monde n’existe pas : Jumanji, L’Histoire sans fin… Ce sont des ressorts classiques des histoires qui font peur, probablement, parce que même enfant, ça fait écho à des questionnements profonds et métaphysiques : à quoi ressemble un monde dans lequel rien n’est prévisible, où tout est possible, que ce passe-t-il lorsqu’on ne peut rien maîtriser ? Et du coup, peut-on tout prévoir ? peut-on tout maîtriser ? D’où on vient ? Où on va ? Quand est-ce qu’on mange ?

On pourrait choisir de mettre les enfants à l’abri de tout ça, de les protéger de tout ce qui pourrait leur faire peur. Pourtant, la peur peut-être fondatrice en ce qu’elle est comme un exercice d’évacuation de la pensée. Elle permet de se prémunir d’un danger, de s’entraîner à combattre, de trouver des réponses. La peur est naturelle, elle est normale, tout le monde, adulte, enfant, petit enfant, tous ceux qui pensent sont un jour confrontés à la peur. Et la littérature enfantine propose un excellent vecteur d’extériorisation de cette peur. De concrétisation contrôlée.

Si on dit aux enfants que la peur c’est irrémédiable, ça va pas. Mais si on leur dit n’ait pas peur d’avoir peur parce que tu vas trouver une solution, là c’est bon, ça marche. […] On n’oublie jamais que les enfants se construisent, qu’ils sont dans la construction.

Claude Ponti, maître es albums qui font grandir

Il ne s’agit pas d’imposer aux enfants des ouvrages qui font peur, de leur foutre la trouille H24, mais de les laisser aller vers ceux qu’ils ont envie d’affronter. Les peurs, les angoisses, sont les traductions de désordres intérieurs qu’il faut régler ; les affronter, trouver les outils pour les combattre tout en se sentant entouré et protégé, c’est ça qui est important, et c’est en ça que la littérature peut-être une grande aide. Je lis ce livre, j’ai trop peur, je gère pas, je le ferme. J’ai peur, je gère, je continue, et je peux en parler ensuite avec l’adulte qui m’a lu le livre, qui me l’a conseillé etc.

Dans L’Arbre sans fin, de Claude Ponti, l’héroïne, Hipollène, perd sa grand-mère adorée. Elle part dans les tréfonds de l’Arbre, où elle rencontre Ortic, un monstre moche dévoreur d’enfant. De tristesse et de peur, Hipollène se pétrifie. A la suite d’un long voyage initiatique, elle rencontre de nouveau Ortic, mais l’affronte fièrement et le liquéfie sur place avec cette phrase « Moi non plus, je n’ai pas peur de moi ».

En définitive, c’est probablement à ça que servent les livres qui font peur, à n’avoir plus peur de nous en allant explorer au plus profond de nos émotions.

Il convient ici de quand même faire deux distinctions qui me semblent importantes :

  1. Peur vs violence. Grosse grosse différence. Bien sûr, la violence peut-être, est souvent effrayante ; mais dans le cas de la violence, il y a deux facteurs qui entrent en scène, la contrainte et la force. Dans la notion de violence, il y a la notion de souffrance, de traumatisme. Il y a destruction, peut-être même destruction de l’autre. La violence est un acte, la peur est un sentiment, un ensemble de sentiments même.
  2. Les images vs l’écrit. Dans la suite logique du 1. Les écrits parlent à l’imagination. Cette petite peste est parfois une sacrée b****, mais elle a l’avantage de n’appartenir qu’à nous, on ne peut pas nous l’imposer. Les images sont là, pour ne pas les voir, il faut fermer les yeux, et une fois qu’on les a vu, il faudra faire potentiellement de sacrés efforts pour les oublier. Les images, comme la violence s’imposent à nous (ou nous sont imposées). Même la plus crue des descriptions a l’avantage d’être limitée par l’étendue de nos connaissances et de notre imagination.  Et là je te dis pas de lire Stephen King à ton CM2. Je dis juste que l’avantage, si tu lui lis Carrie au lieu de lui montrer le film, c’est que probablement qu’il va pas comprendre la moitié des phrases. Alors que les images, y aura pas 36 façons de les voir. Mais PERSONNE NE LIT Carrie A UN CM2, ok ? Me fais pas dire ce que je dis pas.

Tout ça pour dire : lire des livres qui ont peur, c’est visiter ses émotions. C’est pas forcément grave, c’est pas forcément anodin, en tout cas, c’est toujours choisi.

Du coup on dit quoi ? Merci Eric Senabre de nous empêcher de dormir ?

 

 

 

 

 

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