Rouge / Mathieu Pierloot – Thierry Magnier (Petite Poche), 2017

rouge-pierlootI fell in love with a teacup, and not being pertubed by her lack of seeing, she fell in love with me*

De la définition d’un conte, je ne me rappelle qu’une partie de cette phrase de mon cours de 6e « blablabla bla blabla …intervention du merveilleux blabla blabla bla ». D’après Wikipédia, mes souvenirs sont incomplets (ah bon ? ), et associer le conte à la simple intervention du merveilleux est une idée communément admise mais insuffisante à décrire ce genre aux caractéristiques littéraires qui lui sont propres. Un conte écrit se doit donc, toujours d’après Wikipédia, d’être un récit court et plutôt linéaire, et ce récit peut prendre la forme d’un conte qui sera dit « merveilleux » si merveilleux il y a. Et dans Rouge, il y a beaucoup. Définitivement.

*1re phrase d’un poème introuvable de Ma Li Calder, que j’ai rencontré (le poème) par hasard dans une sorte de revue où j’avais moi aussi publié, toujours par hasard un pas très bon texte. Elle ne m’a jamais quitté, cette première phrase, et j’ai longtemps été jalouse de ne pas l’avoir écrite moi-même.

Rouge est un Petite poche (encoore ? Oui bah j’y peut rien, déso…) qui revient beaucoup dans ma tête, souvent, que j’ai envie de chroniquer, mais que je ne sais pas par quel bout prendre. Est-ce que je dois le mettre en regard avec Cœur de bois, d’Henri Meunier et Régis Lejonc ? J’en ai envie, mais pour un article de combien de page ? et quel contenu ? Est-ce que j’ai les capacités pour parler de ces titres et des notions de résilience, de pardon, de solitude, d’élan vital et je ne sais quoi d’autre, qu’ils soulèvent ?

Est-ce que raconter l’histoire de Rouge peut suffire à faire ressentir ce livre ? Comment en parler sans le dénaturer, à qui en parler ? Rouge est un conte, c’est sûr, taiseux, doux, chaleureux, excessivement poétique et envoûtant, qui appelle mille images, mille sensations, dont chaque mot porte son poids de silence et de non-dit. C’est un petit roman aux probables multiples lectures avec l’intervention certaine de M. Merveilleux itself, qui jette sur cette histoire un voile de pudeur et de cette poussière d’étoile que Peter Pan fout partout où il passe.

Seymour, rejeté par les siens car il refuse de tuer pour se nourrir est probablement un loup, mais rien n’est moins sûr. Il s’en va et rencontre une cabane dans les bois qui, dans mon imagination, ressemble à celle de Merlin l’enchanteur, et cette cabane, loin d’être aussi abandonnée et seule qu’il n’y paraît, est remplie d’objets qui regardent Seymour vivre tranquillement dans son nouveau cocon, à l’abri du grand fracas du monde*.

Pourtant un jour apparaît, assez brutalement, Rouge, une petite fille qui ne parle pas, qui vient de nulle part et n’a pas d’histoire. Ou on suppose que si, mais sûrement si douloureuse qu’elle est indicible. Et Rouge et Seymour vont rentrer ensemble à la chaumière, et prendre le temps de ne pas parler, mais de se dire beaucoup. Chacun va venir, avec ce qu’il est, enrichir la vie de l’autre, sans pourtant s’oublier, tant est si bien que le temps va passer et que Rouge va grandir, et Seymour vieillir, et qu’il faudra bien que tout cela prenne fin, puisque le monde continue toujours.

Rouge est une lecture qui a une âme, quelque chose en plus, chaque personnage est attachant, avec cette certitude pourtant qu’on ne connaît pas tout d’eux, qu’ils nous échappent, qu’ils ont leur passé, leurs futurs, et que cela ne nous regarde pas. Mais on partage avec eux ce moment, et il y a cette douceur et cette force d’être là malgré tout qui, quand on ferme le livre, ne disparaît jamais. En se rattachant au conte, en faisant implicitement, ou pas, des références à cet univers qui est si connu de nous, mais parfois un peu loin dans nos souvenirs, Rouge mobilise à la fois l’universel du genre et le personnel du souvenir.

Je parlais de Cœur de bois, d’Henri Meunier et Régis Lejonc, puisque je vois un indéniable lien entre ces deux ouvrages, dans ce rapport qu’ils offrent aux contes, cette idée, peut-être, de sortir de la psychanalyse un peu de bac à sable qu’on se complait à en faire assez facilement pour retourner dans ce qui, au fond, fait la force du conte, cette propension à dire notre réel à travers la fiction. Cette façon, aussi, d’envisager que, plutôt que nous puissions être eux, les personnages de conte puissent être nous, avec nos faiblesses, et nos forces. Sophie Van Der Linden en parle magnifiquement bien ici , et Moka ici.

Je vous l’ai dit, j’ai du mal à parler de ce livre, parce ce qu’il m’a laissé m’appartient, et que je voudrai le partager avec vous, mais c’est à moi, et si vous lisez ce livre, vous y trouverez certainement autre chose.

Je vois beaucoup d’adultes, comme moi (y a pas d’mal…) qui s’interrogent sur le public que vise ce livre. Moi aussi, et pourtant, je me dis, en tant que bibliothécaire, qu’il fait peut-être partie de cette catégorie de livre qui est difficile à conseiller, et à qui il faut laisser la chance d’être lu au hasard par n’importe qui, petit ou grand, et que chacun pourra y trouver ce qu’il veut. Reste à savoir comment faire pour que ce livre tombe par hasard dans des mains qui veuillent bien le lire, et, à mon avis, la question est plutôt là, quand on a un public qui demande toujours la même-chose, à part les deux ou trois lecteurs à qui on peut dire « lis-le, fais-moi confiance », comment faire pour que ces livres puissent exister, si on sait que le conseiller est si difficile ?
Je me dis par contre, et pour finir, qu’il aura beaucoup de chance, cet enfant (ou ex-enfant) seul et taiseux, au passé douloureux et à l’avenir incertain, qui tombera par hasard sur ce merveilleux compagnon. Qu’il aura beaucoup de chance, l’enfant entouré et bavard, qui trouvera dans ce miroir inversé de lui une réponse à des questions que le bonheur n’empêche pas de se poser.

 

* »à l’abri du grand fracas du monde » n’est pas une expression de mon invention, encore hélas, je l’ai lu quelque part à propos du refuge qu’est là bibliothèque, mais où et qui l’a écrit ? mystère

 

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