Une Sœur / Bastien Vivès – Casterman, 2017

Une_soeurDoucement, un instant, j’aimerais que ce moment fixe pour l’éternité ta sensualité*

* En fait, les vraies paroles de Sensualité, d’Axelle Red, sont « oh stop : un instant, j’aimerais que ce moment fixe pour des tas d’années ta sensualité. Mais bon, sérieusement « des tas d’années ? » amis de la poésie bonjour…

 

SUBLIMATION n.f. – XIVe sens lat. « élévation »; lat. alchim. sublimatio, de sublimare –> sublimer. 1. (XVe) ALCHIM. Épuration d’un corps solide qu’on transforme en vapeur en le chauffant => distillation, vaporisation, volatilisation. […] 2. (1486 aussi « vertu sublime » ; repris XIXe) FIG et LITTÉ. Action de purifier, de transformer en élevant. => exaltation, purification. Sublimation des instincts, leur dérivation vers des buts altruistes, spirituels. « la sublimation n’est pas toujours la négation d’un désir […] Elle peut êre sublimation pour un idéal » (Bachelard). – (1908) PSYCHAN. Processus par lequel la pulsion sexuelle déplace son but sexuel initial vers un autre but, visant des objets socialement valorisés.

SUBLIME adj. et n.m. – 1461 ; »sublimé » t. d’alchim. v. 1400 ; lat. sublimis « élevé dans les airs, haut ». I. Adj. Qui est très haut, dans la hiérarchie des valeurs (morales, esthétiques) ; qui mérite l’admiration. => beau, divin, élevé, éthéré, extraordinaire, noble, parfait, transcendant […] « ce qu’il y a de plus sublime dans les œuvres de l’esprit humain est peut-être aussi ce qu’il y a de plus naïf » (Hugo). – PAR EXAGÉR. FAM. Ce camembert est sublime. 

in Le Nouveau Petit Robert, Dictionnaires Le Robert- Paris, 1996

Une Sœur ou : entre le sublime et Axelle Red se trouve cet espace spatio-temporel qu’explore Bastien Vivès, un espace où nos émotions d’ado, vécues ou fantasmées, prennent vie. De la beauté.

Je ne sais pas trop comment vous parler de cette bande-dessinée, parce qu’il me semble que mes mots, mes phrases, ma syntaxe, mon orthographe ne seront jamais à la hauteur.

Le corps, la sexualité, le désir, les pulsions, l’enfance, le passage à l’âge adulte, la mort sont des thèmes qui reviennent de façon récurrente dans l’œuvre de Bastien Vivès. Ce sont, en fait, des sujets qui traversent bon nombres d’ouvrages, que ce soit en littérature, en peinture, en musique, en art en général… En l’occurrence, le traitement texte/image propre à la bande dessinée permet aux albums de Bastien Vivès de toujours transcender ces notions, de les élever et de les sublimer (voir définitions ci-dessus. Et oui coco, tout est pensé, ça fonctionne là-dedans).

Il émane de chaque album une grâce portée par le noir et le blanc, les jeux d’ombre et de lumière, l’épaisseur des traits : il y a une sorte de calligraphie du mouvement qui porte le texte vers quelque chose de bien plus universel que la simple histoire racontée.

Dans Une Sœur, l’auteur nous donne à voir l’histoire d’amours entre Antoine, 13 ans, et Hélène, 16 ans, qui se retrouvent à passer une partie de leurs été ensemble, la mère d’Hélène ayant rejoint la famille d’Antoine dans leur maison de vacances. Hélène est fille unique, sa mère fait des fausses-couches à répétition ; Antoine a un petit frère, Titi, avec lequel il partage une passion pour les dessins de Pokémon. Hélène commence sa sortie de cet entre-deux âge qui fait passer de l’enfance à l’âge adulte, Antoine lui, y entre, et tout deux se croisent dans cet espace temps, dans cette parenthèse qu’offre les vacances d’été aux enfants.

Si j’écris histoire d’amours, ce n’est pas une faute d’orthographe, c’est qu’Antoine et Hélène vont se rencontrer et se découvrir, comme un frère et une sœur, comme des amis, et comme deux corps.

On parle de sublime, on parle d’élévation, mais on reste pourtant dans le terre à terre et le physique, rien n’est niais ou embelli, on n’est pas dans l’amour courtois, mais tout est frais, tendre et nouveau… C’est une histoire de passage, d’état de grâce, de ce qui reste gravé pour toujours. C’est ce moment étrange de l’adolescence, où les frontières sont brouillées, où on tout est extrême, où les amis sont comme des frères ou des sœurs, où l’amour prend de nouvelles formes, où on peut se découvrir soi en rencontrant les autres, sans sortir vraiment de la réalité, la vie continue, mais sans y être non plus tout entier. On flotte dans une espèce d’éther, la vie, les parents, la mort et la séparation ne sont jamais loin, et pourtant ce qui est vécut dans l’instant est plus important.

Cette bande-dessinée est belle et juste comme nos plus beaux souvenirs d’ado, elle est sublime, parce qu’elle élève ces petits instants qui forgent une vie au rang d’expériences universelles, elle rappellera à chacun quelque chose, alors même que la situation vécue par Antoine et Hélène n’appartient qu’à eux. Elle est d’ailleurs, en elle-même, pas du tout  romantique, tu chopes pas des papillons dans le ventre en la lisant, au contraire, c’est plutôt cru, physique, il y a de la pulsion, du jeu, quelque chose d’un peu dangereux, mais jamais de sale ou de perverti.

Il y a cette scène particulière, dans laquelle les deux personnages sont à vélo, les mains d’Antoine glissent sur les seins d’Hélène, ils font une pause derrière une haie et Hélène commence à tailler une pipe à Antoine. Ils se font surprendre par la voisine, et partent tout deux d’un grand éclat de rire. Voilà l’essence de cette bande-dessinée : on est pas dans l’insinuation, dans la sublimation au sens où on l’on rattacherait le sexe à quelque chose de transcendant et de quasi-spirituel, on est dans la sensualité et la sexualité, mais c’est pas grave, c’est même drôle en fait.

Le génie de Bastien Vivès, c’est d’arriver à se placer très précisément sur ce point, en équilibre entre le sublime et le cru. Dans plusieurs autres titres, l’auteur explore le porno, les gros seins, il joue sur les clichés liés à la sexualité, à l’érotisation etc… Et dans cette droite ligne, il extrait, notamment dans Une sœur, le plus sensible et le plus universel, sans jamais nier le physique et le réel. D’où, pour moi, la sublimation.

Tous les personnages de la BD portent ce projet : tous, les parents, Titi, les copains d’un soir, sont à ce point justes qu’ils créent les conditions sine qua non à la réalisation de cette histoire parfaite.

La synergie texte image est totale, l’un portant l’autre et lui permettant l’élévation dont on parle depuis le début. La BD est en noir en blanc, le trait est fluide, flou et libre. Tout est en mouvement, les plans changent et s’attardent peu sur les détails. Il y a peu de gros plans, mais ces derniers sont d’autant plus forts qu’ils sont rares, et les jeux points de vue nous permettent de ne jamais être plongé dans une situation de voyeurisme, ou d’observation malsaine.

Lire Une Sœur, c’est un peu comme écouter Le Bel âge de Barbara.

Boooooooon , voilà voilà, ça c’est dit, c’était l’Instant Sublime, offert gracieusement par vos humbles chroniqueuses de Dans ta page !

Maintenant, c’est l’instant où on se dit « eeeeeeeeeeeeeeeet avec tout ça, on fait quoi ? Je te rappelle, meuf, que nous, ton public cible, on est bibliothécaires jeunesse et/ou documentalistes, et qu’on vient pas ici pour faire des omelettes et parlant d’amour courtois et de quéquettes ».

je ne vous oublie pas

Une Sœur pourrait être une BD embarrassante pour une bibliothécaire, ou pour une documentaliste. Vous mettez ça en secteur jeunesse ou dans votre CDI, et si par malheur un parent tombe dessus, vous avez 1 chance sur pas beaucoup qu’il débarque vénère en mode « c’est toi que tu veux pervertir mon petit chéri ? bouuuuh que c’est moche, je vais le dire de toi au directeur/inspecteur/préfet/Copé, je connais des gens moi ! ». Et pourtant. Et pourtant. Cette petite pépite a toute sa place dans un CDI, entre les mains d’un ado, en tout cas. Parce que c’est quand même rare, les ouvrages où on vous parle de sexe d’une façon à la fois décomplexée, sereine, drôle, naturelle et des Amours, dans ce qu’ils peuvent avoir de plus beau et de plus pur. Une Sœur est un ouvrage qui met en avant une très belle image du sexe, loin des clichés véhiculés par la société et loin de la violence des vidéos porno auxquelles les ados ont accès à cet âge là, et rien que pour ça, il faudrait qu’il soit proposé à nos chers têtes boutonneuses.

Donc voilà, nous serions tout à fait heureuse de connaître votre positionnement de libraire/bibliothécaire/prof doc/lecteur par rapport à cette question.

à vous les studios

 

 

 

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